Bannière Libérer le paysage de l’exploitation animale. Un cas pratique

partager cet article du blog de L214

Si le monde devenait végane, qu’adviendrait-il des bocages, prairies et paysages champêtres façonnés par l’élevage ? Diplômée en architecture du paysage, Alix Gancille montre dans son mémoire de fin d’études, réalisé à l’échelle du territoire de la Thiérache (Belgique), qu’une agriculture végétale est à même de préserver des paysages ouverts et riches en biodiversité, ainsi que de larges espaces dédiés à la vie sauvage.

En 2006, le rapport de la FAO L’Ombre portée de l’élevage1 lançait un pavé dans la mare en accablant le secteur de l’élevage pour son impact écologique particulièrement élevé. En révélant le coût de l’élevage en émissions de gaz à effet de serre, en eau et en surfaces agricoles, ce rapport est à l’origine d’une vaste prise de conscience populaire et scientifique sur l’impact écologique de l’élevage.

Pour autant, devrions-nous arrêter la viande ? Si de nombreuses études concluent qu’une forte diminution voire un arrêt de la production et de la consommation de viande devraient faire partie des stratégies à encourager pour garantir un avenir soutenable, la question crispe. Parmi les objections courantes à un avenir végane, la question de la préservation des paysages est souvent mise en avant. Faudra-t-il dire adieu aux paysages ouverts, aux prairies qui constituent une grande partie de nos territoires ? Qu’adviendra t-il des paysages bucoliques auxquels nous tenons, et que deviendront les animaux qui les façonnent ?

Le projet Thiérache végane 20502 explore ce frein et se demande à quoi pourrait ressembler ce petit territoire rural de Belgique – massivement orienté vers et marqué par l’élevage – dans la perspective d’un futur végane.

Découvrir le mémoire Thiérache végane 2050

 

Figure 1. Schéma d'organisation du paysage rural de la Thiérache dominé par les prairies
 

Que deviendraient les paysages dans la perspective d’un futur végane ?

Premièrement, des prairies, des terres agricoles destinées aux cultures fourragères et des bâtiments agricoles seraient libérés et pourraient se voir attribuer de nouvelles affectations. Deuxièmement, un grand nombre d’animaux de rente seraient délivrés de l’exploitation. 

Mais que deviendrait notre relation avec les animaux si nous faisions cesser toute exploitation ? Cette question conduit à s’interroger plus profondément sur la manière dont les humains habitent la planète, sur la place dominante qu’ils occupent, et sur les rapports qu’ils entretiennent avec les autres vivants. Pourrions-nous penser des paysages qui ne soient pas strictement aux bénéfices des humains ? Et si, finalement, la prise en compte des intérêts des animaux devenait une clé d’organisation du paysage ?

Si cette question n’a pas encore été pensée pour le paysage, elle a déjà été pensée comme clé d’organisation du politique. L’ouvrage Zoopolis3, sous-titré « une théorie politique des droits des animaux », ouvre de nouvelles perspectives. 

Partant du présupposé́ d’une société où nous aurions aboli l’exploitation animale et où nous respecterions leurs droits, les auteurs se demandent comment nous vivrions avec les autres animaux. Pour faciliter cette réflexion, ils rassemblent les animaux en trois catégories : domestiques (animaux familiers et d’élevage), liminaires (animaux sauvages dont le territoire recouvre le nôtre) et sauvages, et proposent pour chacune des droits et des devoirs spécifiques. L’étude Thiérache végane 2050 propose d’utiliser ces nouveaux droits comme repères théoriques pour construire le projet de paysage.

Quels scénarios pour demain ?

Un premier scénario de transition consisterait à transformer les prairies en cultures, en conservant une mosaïque de prairies riches en biodiversité. Les territoires pourraient alors conserver leur vocation agricole et nourrir un grand nombre de citoyens. En effet, une alimentation végane requiert en moyenne quatre fois moins de terres que le régime omnivore actuel. Cependant, certains sols peuvent s’avérer incultivables et n’être valorisables que par l’élevage. Dans certaines régions, la qualité du sol est ainsi un facteur limitant et doit être prise en compte en premier dans l’aménagement.

Puisque la Wallonie dispose de sols agricoles bien plus productifs ailleurs, un deuxième scénario suggère de transformer les paysages incultivables en réserve animalière, incluant des refuges pour les anciens animaux de rente et de larges espaces dédiés à la vie sauvage. La population vivrait alors majoritairement du tourisme, ainsi que de subventions de l’État. En Wallonie, le coût environnemental de l’élevage est estimé à 898 millions d’euros par an4. Ainsi, ces dépenses, qui soutiennent aujourd’hui l’élevage et traitent ses effets négatifs, pourraient demain servir à préserver la vie sauvage et à maintenir des emplois en milieu rural.

Enfin, le scénario hybride retenu dans l’étude tire mieux parti du potentiel du territoire. Les terres productives y sont réservées aux cultures, et les prairies riches en biodiversité sont converties en refuges pour les anciens animaux de rente, pour qui le retour à l’autonomie peut prendre plusieurs générations. Les abords des zones d’eau sont laissés en libre évolution et offrent – en plus de limiter les inondations et de filtrer les polluants – des couloirs continus à la biodiversité. Enfin, les zones les plus éloignées des villages sont réservées à la vie sauvage. Ces territoires sont laissés en libre évolution et sont délimités par des bornes frontières qui avertissent les humains de leur passage en territoire animal souverain, les contraignant à certaines règles d’usage et d’occupation (rester sur les sentiers balisés, ne pas stimuler les animaux, par exemple…).

Figure 2. Bande dessinée extraite du dossier Thiérache végane 2050

Un autre monde est possible

L’empreinte de l’élevage et de l’alimentation dans l’histoire de notre société est indéniable. Sans pour autant militer pour un monde totalement végane, de nombreux acteurs politiques et institutionnels soutiennent aujourd’hui la nécessité d’une réduction draconienne de la consommation de viande. Cette réduction s’avère incontournable si nous considérons l’impact écologique de l’élevage. L’agriculture du XXIe siècle ne sera soutenable qu’au prix de changements drastiques dans notre alimentation.

Si cette solution est de plus en plus acceptée, elle rebute encore un grand nombre de personnes ne souhaitant ni transformer leurs habitudes, ni voir leurs paysages changer. Le rapport Thiérache végane 2050 déconstruit certains mythes (le paysage végane serait un paysage fermé et sans animaux, porter de l’intérêt aux animaux signifierait mettre de côté les intérêts humains...) et espère, par sa forme ludique, faire avancer la réflexion.

À nous, citoyens, de faire émerger de nouvelles modalités collectives dans la façon d’habiter le territoire, et de valoriser une pluralité de coexistences, entre les humains et les non-humains, plus justes et attentives à chacun.

Alix Gancille


1. Steinfeld, H. et al., 2006. L’Ombre portée de l’élevage : impacts environnementaux et options pour leur atténuation, FAO, Rome, 390 p.
2. Gancille A., 2020. Thiérache végane 2050, mémoire de master en architecture du paysage sous la direction de Hugues Sirault (Haute École Charlemagne, Gembloux), Thierry Kandjee (Université libre de Bruxelles), Grégory Mahy (Université de Liège).
3. Donaldson S., Kymlicka, W., 2011. Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux, Alma, 408 p.
4. Znaor, D. et al., 2017. Les Conséquences environnementales et économiques d’une conversion de l’agriculture wallonne vers un modèle à faible apport d’intrants.

 

 

 

 


Bannière Solidarité animale. Défaire la société spéciste

partager cet article du blog de L214

Antispécisme, spécisme, sentience… Que peuvent bien signifier ces mots ? S’ils sont peu connus ou incompris du grand public, et parfois même des militants animalistes, ils méritent pourtant de l’être puisqu’ils sont la base théorique du mouvement antispéciste, mouvement dont on entend de plus en plus parler.

Axelle Playoust-Braure, corédactrice en chef de L'Amorce, revue en ligne contre le spécisme, et Yves Bonnardel, militant animaliste et auteur de nombreux textes sur la question animale, réalisent avec Solidarité animale ce travail nécessaire de clarification et de synthèse des idées de l’antispécisme. Présentation d’un livre à lire de toute urgence !

L’antispécisme : une lutte contre la souffrance animale

Solidarité animale commence par rappeler, de manière très compréhensible, qu’abolir toutes les formes d’exploitation animale, loin d’être une sensiblerie ridicule, est bel et bien un objectif éthique visant à mettre fin aux souffrances inutiles endurées par plus de 1 000 milliards d’animaux chaque année.

En effet, l'antispécisme affirme que d’un point de vue moral, nous devons considérer de manière égale les intérêts de tous les animaux, humains et non-humains. 

La raison en est simple : les animaux non humains sont, comme nous, capables de ressentir des émotions et des sensations, agréables et désagréables. Cette faculté, appelée la « sentience », fait que les animaux accordent de l’importance à ce qui leur arrive et ont donc des intérêts à défendre. Eh oui, les poules aussi veulent avoir une belle vie !

Les obstacles au progrès : l’humain comme mesure de toute chose

Mais quelles sont les résistances qui empêchent la société d’évoluer vers une réelle prise en considération des intérêts des autres animaux ? Voilà une question essentielle à laquelle répondent de manière très détaillée les auteurs de cet ouvrage.

L’obstacle fondamental est le spécisme, idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces, et spécifiquement une supériorité de l’espèce humaine sur les autres animaux. A. Playoust-Braure et Y. Bonnardel expliquent que cet anthropocentrisme, autrement appelé humanisme, imprègne toute notre société et a des effets très concrets sur l’organisation de nos rapports avec les animaux.

Les auteurs le montrent d’ailleurs très bien dans un chapitre intitulé « Le spécisme en acte : l’exploitation animale » : sélection génétique, mutilations, conditions de vie atroces, abattage de masse… Voilà la réalité de milliards d’animaux, réalité que tout un chacun estimerait, heureusement, intolérable pour un humain. 

Un mouvement collectif et politique

Mais alors, comment dépasser cette idéologie qu’est le spécisme ? La solution, pour les auteurs, est de donner un caractère politique à l’antispécisme, c’est-à-dire faire de la question animale une véritable question sociale, à même de provoquer des débats dans l’espace public et de donner lieu à des mouvements collectifs. 

En effet, si encourager les personnes à cesser de consommer des produits d’origine animale est important, cela doit être, selon eux, accompagné de revendications visant à modifier les lois et les institutions, comme celle de fermer les abattoirs1 par exemple, afin d’avoir le plus d’impact possible pour les animaux. 

Solidarité animale est ainsi un livre qui permet de bien avoir à l’esprit les raisons d’être et les buts d’un mouvement qui cherche, au fond, à « nous remettre les pieds sur terre, réestimer ce que nous sommes, ce que nous vivons, et considérer enfin comme valeurs fondamentales le plaisir, le bonheur et la satisfaction des intérêts des individus. »

 

Solidarité animale, Axelle Playoust-Braure & Yves Bonnardel, La Découverte, 2020.

 

 

 1. Sur ce sujet, vous pouvez consulter notre brochure Fermer les abattoirs disponible ici.

 


Bannière En France, des chiens élevés pour des laboratoires d’expérimentation animale

partager cet article du blog de L214

En Auvergne, un immense élevage fournit entre 1 000 et 2 000 Beagles chaque année à des laboratoires d’expérimentation animale à travers le monde.

À Gannat, dans l’Allier, il existe un site inaccessible au public, entouré de grillages, de fils barbelés, muni de systèmes de vidéosurveillance et d’alarme. Une prison haute sécurité ? Un complexe militaire ? Non.

 

 

Quand on arrive à y glisser un œil, à obtenir quelques images, on peut y voir des alignements de dizaines de petits enclos nus avec des courettes en béton où sont enfermés des Beagles, ces chiens reconnus pour leur caractère doux et affectueux : ils seront vendus comme « matériel de laboratoire ».

Leurs mères ne sont pas loin : un peu à l’écart des enclos, un bâtiment totalement fermé détient des chiennes qui produisent à la chaîne ces chiots destinés à des expériences diverses et variées dans des laboratoires du monde entier.

Ce site appartient au grand groupe Marshall BioResources qui fournit des animaux aux labos d'expérimentation animale.

D’après les chiffres officiels de 2018, en France, 2 millions d’animaux sont utilisés en laboratoire. Des rongeurs, des poissons, des reptiles, des macaques, des ouistitis, des chiens, des chats, des chevaux subissent des expérimentations plus ou moins invasives, plus ou moins douloureuses, plus ou moins mortelles. Pourtant, il existe des alternatives à l'expérimentation animale.

Une des mesures du référendum pour les animaux, que nous portons avec de nombreuses personnalités et ONG, est l’interdiction des expérimentations sur les animaux lorsque des alternatives existent.

Vous pouvez vous joindre à cette initiative en vous inscrivant sur le site du référendum pour les animaux.

Vous pouvez également encourager les parlementaires de votre région (députés et sénateurs) à soutenir ce référendum, en les invitant à nous contacter pour y participer. La liste des premiers soutiens est disponible sur le site du référendum, n’hésitez pas à les féliciter et à inciter les non-signataires à les suivre ! Merci de votre aide !


Il existe également un élevage de ce type à Mézilles en Bourgogne : One Voice et le CCE2A organisent une manifestation le 5 septembre, place de l’Arquebuse à Auxerre.


En savoir plus sur l’expérimentation animale et/ou ses alternatives :
Pro Anima
Antidote Europe
Animal Testing
One Voice

 


Bannière Désillusion dans un élevage laitier : une ancienne employée témoigne

partager cet article du blog de L214

Susana Romatz a eu beaucoup de mal à faire face psychologiquement aux exigences du travail chez un producteur de lait de chèvre – un travail qui requiert, par exemple, de séparer les mères de leurs petits : elle a fini par dire « trop, c’est trop ».

Susana Romatz ne se considère pas comme une enfant d’éleveur en tant que telle, mais son grand-père élevait tout de même des lapins pour leur viande. Avec le recul, elle admet que c’est sans doute ce qui lui a donné très tôt les « outils de la dissociation ». « Je savais ce qu’il faisait d’eux, et ça m’a appris à faire taire mes sentiments », raconte-t-elle.

C’est cette capacité à se détourner de ses émotions et de son instinct qui a permis à cette ancienne flexitarienne, devenue aujourd’hui vegan (et fabricante de fromages végétaux), de travailler comme ouvrière agricole dans un élevage de chèvres de l’ouest de l'Oregon [ndlt : aux États-Unis]. Une expérience dont cette amoureuse des animaux essaie encore de se remettre.


© refuge GroinGroin

À l’époque, Susana était une jeune enseignante à la recherche d’un travail d’appoint pour arrondir ses fins de mois. Elle avait envie d’un emploi physique et au grand air. Cette partie de l’Oregon est considérée comme étant plutôt progressiste, explique-t-elle. Les produits estampillés « éthique », « élevé en plein air » ou « bio » abondent. Alors, quand un élevage de chèvres « respectueux du bien-être animal » a cherché à recruter, elle s’est montrée partante. « J’ai en quelque sorte commencé à adhérer à cette idée qu’on peut élever des animaux de manière respectueuse », se souvient-elle. Mais il n'a pas fallu longtemps pour que « ce raisonnement commence à s’effondrer sur lui-même ».

Ce qui faisait de cet élevage – qui produisait du lait et du fromage et vendait des chèvres pour leur viande – un élevage « respectueux », c’était le fait que les animaux étaient élevés en plein air. « Ils avaient beaucoup de terrain » raconte Susana, et il s’agissait d’une entreprise « familiale ». Elle s’est pourtant très vite rendu compte que tout cela ne voulait pas dire grand-chose. « Même si c’était le niveau au-dessus en termes de respect, de compassion envers les animaux, il y avait malgré tout des choses qui me dérangeaient vraiment. » 

En haut de la liste se trouvait l’ébourgeonnage sans anesthésie des chevreaux. L’ébourgeonnage est une pratique standard en élevage, qui sert à interrompre la croissance des cornes et, soi-disant, à éviter la destruction de biens et les blessures. (Les blessures causées à un animal par les cornes d’un autre se produisent en général dans des espaces confinés.) La plupart des groupes de défense du bien-être et des droits des animaux s’opposent à cette pratique lorsqu’elle est effectuée sans anesthésie ; elle reste néanmoins communément employée.

« C’était vraiment horrible, se souvient Susana. [Les chevreaux] poussaient des cris perçants. [Les éleveurs] devaient les maintenir au sol et carrément brûler les bourgeons de leurs cornes avec un tisonnier électrique ». Elle raconte que certains chevreaux ne s’approchaient plus jamais des humains après ça. « C’est une des choses que j’ai vraiment dû me forcer à refouler. Je devais m’empêcher d’y penser. Je voyais bien que c’était très, très douloureux. »

Susana raconte qu’à l’époque, elle essayait de justifier ces pratiques en considérant l’élevage comme un compromis. « Avec l’élevage, il faut faire des concessions quand on considère les animaux comme des marchandises, peu importe à quel point on les aime. On ne peut pas faire de profit sur leur corps sans prendre des décisions discutables », pensait-elle à une époque. « Quand on utilise les animaux de cette façon, on est obligé de prendre ce genre de décision » pour faire des bénéfices.

Mais même quand elle essayait d’adopter une approche pragmatique, d’ailleurs très similaire à celle des éleveurs chez qui elle travaillait, Susana a toujours senti, au fond, que tout cela était mal. « Une telle marchandisation des animaux, de leur lait et de leurs corps, faire en sorte que les chèvres attendent des petits quasiment en permanence, les nourrir de céréales [au lieu de leur alimentation naturelle] toute l’année pour les maintenir en lactation, je savais que tout cela était éprouvant pour leurs corps. »


© refuge Edgar's Mission

La séparation des mères et de leurs nouveau-nés pesait aussi beaucoup à Susana. « Les chevreaux étaient presque immédiatement pris à leurs mères », raconte-t-elle. Dans l’industrie laitière, les mères et les petits sont habituellement séparés afin de récupérer le lait pour la consommation humaine. Dans le cas des chèvres, les éleveurs chez qui elle travaillait ont raconté à Susana qu’il était nécessaire de séparer les mères et les chevreaux à cause d’un virus, l’arthrite-encéphalite caprine, qui se transmet via le lait de la mère. (Effectuer un test sanguin afin d’identifier les animaux infectés et les séparer du reste du troupeau est aussi une solution efficace.)

Il était impossible de nier que les mères appelaient leurs petits et réciproquement, raconte Susana. « C’était une chose à laquelle j’étais confrontée quotidiennement pendant la saison des naissances, quand il y avait plein de chevreaux rassemblés dans un enclos et plein de mères dans d’autres enclos. On pouvait les entendre s'appeler les uns les autres. » Cependant, seules les chevrettes étaient isolées, car seules les femelles devaient rester en bonne santé afin que l’éleveur puisse un jour les inséminer à répétition et qu’elles produisent du lait sans fin. Ce n’était pas un problème si les mâles, eux, étaient infectés, parce qu’ils seraient de toute façon envoyés à l’abattoir à deux ou trois mois. « C’était vraiment triste quand on sait quelle était leur destination », raconte-t-elle à propos du jour où les chevreaux mâles étaient vendus.

Afin de supporter psychologiquement ce travail, que Susana a fait pendant trois ans, « on est obligé d’augmenter son seuil de tolérance, on l’augmente jusqu’à ce qu’on finisse par se dire “Ouah, comment j’ai fait pour supporter ça tous les jours  ?” » 

Susana a fini par quitter l’élevage pour se consacrer à l’enseignement. Elle raconte que ça a été un soulagement de ne plus avoir à bloquer mentalement de nombreux aspects de son activité professionnelle. « Tous ces efforts qu’on fait pour contenir ces pensées, on finit par ne plus en être capable et c’est l’inondation. Et quand ça arrive, on ne peut plus jamais voir les choses comme avant. »

Susana est devenue vegan deux ans après avoir quitté l’élevage. Elle raconte qu’après qu’elle et son compagnon aient adopté un chien, « mon compagnon m’a envoyé un texto qui disait “Je ne peux plus consommer de produits animaux” et c’est arrivé tellement vite que j’ai réussi à faire la transition. Ça m’a pris peut-être une demi-heure. » Elle a senti que c’était ce qu’il fallait faire. « C’était comme si tout s’alignait à ce moment-là. Tous ces doutes et ces émotions que j’avais ressentis tout ce temps, et contre lesquels je m’étais battue ou dont j’avais essayé de me dissuader : c’était de la dissonance cognitive. » Elle se souvient d’une « constante bataille intérieure, de faire des choses qui allaient à l’encontre de ses valeurs. » En décidant de devenir vegan, « ça a été facile de laisser tout ça derrière moi. [J’ai compris] que c’était une illusion, un mensonge destiné à me faire dépenser de l’argent, un mensonge pour m’empêcher de chercher plus loin. »

Son seuil de tolérance s’est immédiatement abaissé.


© refuge GroinGroin

Aujourd’hui, Susana ressent le besoin de racheter son passé. En plus d’être vegan, elle fait la promotion des fromages végétaux. Elle a commencé à faire ses propres fromages par nécessité, à partir de noisettes locales et de ferments spéciaux qu’elle a créés elle-même. La fabrication demande beaucoup de travail et coûte cher (elle précise que les producteurs de noix, noisettes ou amandes ne sont pas subventionnés comme le sont les producteurs laitiers), alors, pour le moment, Susana se contente de faire des fromages pour sa famille et ses amis. Elle a un profond désir d’informer les autres : elle vend ses ferments vegan et partage informations et recettes sur son site internet « afin de donner aux autres les outils pour faire ces fromages eux-mêmes. »

À propos des propriétaires de l’élevage de chèvres, qui est toujours en activité à l’heure actuelle, Susana affirme que « ce ne sont pas de mauvaises personnes ». Ils ont juste des perspectives différentes. « Les [éleveurs] plus âgés considéraient plutôt les animaux comme des biens, explique-t-elle. Ils prenaient soin des animaux aussi bien que nécessaire [pour qu’ils soient rentables]. » 

Susana est persuadée que les messages dont nous bombardent les médias, notre culture, nos traditions et nos familles donnent lieu, chez certains d’entre nous, à « une dissociation de la réalité de ce que nous vivons ». Elle raconte qu’il lui a fallu plusieurs années avant de pouvoir vraiment comprendre tout ce qu’elle a vécu dans cet élevage, « avant [qu’elle] puisse vraiment intégrer tout ce qui s’est passé, [qu’elle] réalise [qu’elle s’était] leurrée [elle]-même pour être capable de travailler là-bas ».

Aujourd’hui, Susana va de l’avant, même si elle n’oubliera jamais les animaux de son passé. « J’essaie vraiment d’avoir de la considération pour la vie des animaux qui ne sont plus là aujourd’hui. Mais pour comprendre et avancer, on n’a pas forcément besoin de se plonger dans les traumatismes du passé ; il faut les comprendre et en être conscient, mais il ne faut pas être trop dur avec soi-même. Réfléchir à [mon expérience], mais aussi être capable d’aller de l’avant ont été très importants pour moi. » 

 


Ce témoignage nous vient des États-Unis. Pour autant, les pratiques décrites sont tout aussi valables en France, premier producteur mondial de fromage de chèvre.

En France aussi, les chevreaux sont séparés de leur mère dès la naissance, les mâles sont vendus pour leur viande et abattus très jeunes (entre 6 et 8 semaines), les femelles sont inséminées artificiellement et enchaînent les naissances pour produire le plus de lait possible. Lorsque leur productivité est jugée insuffisante, elles sont « réformées » et envoyées à l’abattoir, à l'âge de 4 ans en moyenne (alors qu’elles ont une espérance de vie de 15 ans environ). En France aussi, l’écornage sans anesthésie est une pratique courante. La plupart des chèvres passent de plus leur vie enfermées, sans accès à l’extérieur.

 

 

Grâce aux nombreuses alternatives végétales, il est aujourd’hui très facile de se passer de produits laitiers et de viande, sources d’importantes souffrances pour les animaux. Découvrez de nombreuses astuces et recettes sur notre site Vegan Pratique  !


 

Article de Jessica Scott-Reid, initialement publié par Sentient Media.

Traduit de l’anglais par nos soins.

 


Bannière Cadavre exquis, Augustina Bazterrica

Cadavre exquis, Augustina Bazterrica

  • Article du Vendredi 26 juin 2020

partager cet article du blog de L214

À quoi ressemblerait une société où, à la place des animaux que nous consommons habituellement, nous élèverions, abattrions et mangerions des humains dits « comestibles » ? Voilà l’expérience de pensée vertigineuse dans laquelle nous plonge avec brio l’autrice argentine Augustina Bazterrica dans son premier roman, Cadavre exquis, publié chez Flammarion en 2019, qui a reçu un accueil critique très positif. 

Dans ce récit aux allures dystopiques, l’écrivaine dépeint un monde imaginaire où, suite à un mystérieux virus ayant fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre, les humains se mettent à manger d’autres humains, et à faire de ce nouveau mode de consommation, qui n’est un secret pour personne, une véritable industrie.

Avis aux amateurs de George Orwell et de Margaret Atwood, ou tout simplement de romans en général, Cadavre exquis vous procurera un véritable plaisir de lecture !

 

L’industrie de la viande ou le meilleur des mondes

Hypnotisante, l’histoire nous embarque dans un univers anxiogène où certains humains sont désormais considérés comme du bétail. Section des cordes vocales, abattage à coups de massue, et même expérimentations : rien n’est épargné à celles et ceux qui sont nommés « têtes » ou « lots » et qui vivent un véritable enfer avant de finir dans les assiettes.

Dans un style à la fois réaliste et percutant, la romancière propose une intrigue haletante de bout en bout. Marcus Trejo, employé d’abattoir est désabusé par son métier et par le monde qui l’entoure. Marcus est entouré d’une galerie de personnages tous plus cyniques les uns que les autres, comme ce chasseur d’humains conservant les têtes de ses trophées dans son bureau ou encore un éleveur qui souhaite élargir son activité en se lançant dans l’élevage pour la transplantation d’organes car, selon lui, c’est « un bon filon dans lequel investir ».

Mais tout bascule le jour où cet éleveur offre à Marcus une « femelle » qu’il recueille chez lui. Passant outre les lois, Marcus va alors tisser des liens étroits avec elle, au risque de finir lui-même à l’abattoir !

Toute ressemblance avec des faits réels...

Qui dit dystopie dit évidemment parabole. En effet, le traitement réservé à cette viande « spéciale » n'est ni plus ni moins qu'une dénonciation du spécisme et une mise en perspective originale du sort que certains animaux subissent dans le monde réel : modification génétique, élevage dans des cages  et autres tortures physiques ne sont-ils pas le lot quotidien de millions d’êtres réduits à l’état de profits et d’aliments sur pattes ?

Comme dans notre société, les personnages du roman oublient, ou essayent d’oublier, dans une même illusion, que les êtres élevés pour leur chair sont capables de ressentir du plaisir et de la douleur. Cadavre exquis nous ramène alors vers les pratiques de l’industrie de la viande et donne toute leur force aux sombres pensées de Marcos : « Il y a là quelque chose qui évoque la folie du monde, une folie qui peut être souriante, sans pitié, bien que tout le monde soit sérieux. »

Avec un grand talent de romancière, Bazterrica fait donc de la fiction et de l’imagination les médiums idéaux pour dévoiler la cruauté que nous exerçons sur certains animaux, et nous pousser à entrevoir des manières plus justes de vivre avec eux ! 

 

Cadavre exquis, Augustina Bazterrica, Flammarion, 2019.

 

 


Bannière Nourrir son enfant autrement

Nourrir son enfant autrement

  • Article du Lundi 8 juin 2020

partager cet article du blog de L214

Une référence pour les parents souhaitant végétaliser l’alimentation de toute la tribu ! Il n’y a pas d’autres mots pour décrire Nourrir son enfant autrement, de Sandrine Constantino, publié en 2019 aux éditions La Plage. 

L’autrice, docteure en biologie, propose avec cet ouvrage monumental 300 pages de bons conseils et de savoureuses recettes, le tout basé sur les recherches scientifiques les plus solides. Voilà un manuel en mesure d'accompagner toute la famille vers une alimentation végétalienne au quotidien !

Des réponses à toutes vos questions !

La nutrition, ce n’est pas votre fort ? Parce qu’être bien informé sur les différentes sources de nutriments est indispensable, S. Constantino, dans un premier temps, revient de manière détaillée et très claire sur les bases théoriques essentielles d’une alimentation vegan équilibrée. 

« Mais comment gérer mon entourage, pas forcément en accord avec mes valeurs ? Et comment mon enfant va-t-il parvenir à s’intégrer à la cantine et à l’école ? » Pas de panique ! L’autrice répond aussi à toutes ces inquiétudes, distillant de nombreux conseils pour agir au mieux face à ces problématiques. De plus, le livre est parsemé de témoignages de parents ayant orienté leurs enfants vers un régime végétarien ou végétalien et qui partagent leurs expériences, leurs difficultés et les moyens mis en œuvre pour les surmonter. Un trésor ! 

Un livre « boîte à outils »

Cet ouvrage, en outre, vous accompagnera longtemps puisque les conseils alimentaires donnés vont de la grossesse jusqu’aux six ans de l’enfant ! 

Vous trouverez pour chaque stade du développement de ce dernier de nombreuses recommandations où l’autrice associe avec brio rigueur scientifique et limpidité du propos, comme en témoignent les tableaux explicatifs qui accompagnent le texte. En parcourant les pages de ce livre, vous apprendrez tout ce qu'il faut savoir pour bien supplémenter un bébé vegan, quelles méthodes adopter pour diversifier ses repas, et bien plus encore ! Des conseils nutritionnels qui vont bien au-delà de la seule question du véganisme.

Cerise sur le gâteau : le manuel se transforme en dernière partie en livre de recettes extrêmement riche et astucieux. On parcourt en effet avec envie ces ingénieuses propositions de menus équilibrés et ces multiples recettes, sucrées et salées, toutes très abordables : légumes rôtis, omelette de pois chiches, steak de lentilles, etc. Voilà de quoi cuisiner de plusieurs façons certains aliments parfois redoutés par les enfants pour en faire les mets favoris de la famille ! 

Bref, vous l’aurez compris, par sa clarté et son exhaustivité, Nourrir son enfant autrement a tout pour vous aider à transmettre le goût d’une alimentation saine et respectueuse des animaux ! 

Nourrir son enfant autrement, Sandrine Constantino, La Plage, 2019.

 

Retrouvez des conseils nutritionnels adaptés à tous les âges de la vie sur Vegan Pratique


Bannière Deux kilos deux : entretien avec Gil Bartholeyns

partager cet article du blog de L214

Deux kilos deux, c’est le poids moyen d’un poulet lors de son abattage. C’est aussi le titre d’un roman dans lequel Gil Bartholeyns raconte l’histoire de Sully, un jeune inspecteur vétérinaire débarqué dans un village isolé de Belgique pour y mener un contrôle dans un élevage de poulets. Alors que la neige immobilise le village, Sully mène l’enquête. Rencontre avec un écrivain engagé pour les animaux !

 

Pourquoi avoir voulu écrire sur les poulets ?

La poule et le coq (car le poulet c’est un nom de consommation) sont des oiseaux des forêts tropicales d’Asie. Qui le sait encore ? La déconnexion est totale. C’est ce qu’évoque le titre du roman. Deux kilos deux, c’est un poids d’abattage moyen, mais il varie sans cesse selon qu’on « fasse » du poulet à rôtir ou des filets, du conventionnel ou du bio. L’important c’est que c’est une quantité. Des êtres vivants dont le nombre est calculé en kilos par mètre carré. C’est aussi l’animal terrestre le plus mangé dans le monde. On se trouve à mille lieues de la beauté de ces oiseaux mordorés des sous-bois indiens. Et selon la Déclaration de Cambridge, les oiseaux présentent un cas d’évolution parallèle de la conscience.

Mais ce qui compte pour moi, c’est l’individu, son corps, sa vie. Dans les élevages vous avez affaire à des océans de volailles. Aucun développement social et émotionnel normal n’est possible dans de tels lieux. Nous, les humains, nous pouvons toujours nous évader, rêver... Les poulets, eux, sont réduits à leur corps. Et s’ils sont essentiellement leur corps dans l’expérience qu’ils font de cet univers, c’est à partir de lui que se mesure la qualité d’une existence. Or, dans la législation et sur le terrain, j’ai découvert une maltraitance institutionnelle. Même si l’éleveur respecte scrupuleusement les normes dites du bien-être, on est stupéfait devant ces êtres qui sont anéantis après quelques semaines, alors qu’ils peuvent vivre dix ans. C’est ce qui se passe sur l’exploitation de Frederik Voegele dans le roman : légalement, elle est irréprochable, et pourtant les poulets sont dans une détresse absolue.

 

Comment avez-vous préparé l’écriture de votre livre ? 

Au départ je ne pensais pas écrire sur l’élevage. J’avais un cadre, les Hautes Fagnes belges en pleine tempête de neige, et une histoire d’amour. Mais en cherchant pourquoi Sully, le personnage principal, arrive là, je me suis intéressé aux inspecteurs vétérinaires. J’ai commencé à enquêter et c’est devenu une matière romanesque incroyable. On parle de roman initiatique. Pour moi, l’épreuve a été le terrain et l’écriture. J’ai voulu partager ce que j’ai ressenti et emmener le lecteur là où commence notre délire civilisationnel. Qui est un délire technocratique et biotique. Un délire systémique auquel l’événement planétaire du COVID-19 est directement lié, parce que nous ne savons plus vivre avec les animaux. Il est trop facile de penser que le mal vient de la consommation d’animaux sauvages vendus dans des marchés insalubres. La majorité des zoonoses, de la grippe espagnole de 1918 aux virus émergents actuels, sont issues de l’élevage, pour ne rien dire des bactéries et de l’antibiorésistance qui représentent une menace sans précédent. Le roman est sans équivoque, mais je n’y prends pas moi-même position. C’est une écriture sans jugement parce que le problème est justement systémique. Si on vise des gens ou des circonstances particulières, on rate l’essentiel.

Quand je suis allé voir les éleveurs, aucun d’eux ne m’a parlé de souffrance ou d’impuissance. Ils m’ont assommé de règles, d’obligations, de calculs. Je venais pour parler de leur métier et du bien-être, et ils me parlaient de mises aux normes, d’Europe, de « meilleures techniques disponibles », de concurrence. Je me suis rendu compte que, pendant tout ce temps, les valeurs étaient évacuées, le libre arbitre aboli. Ils étaient dedans jour et nuit. Je me suis dit : c’est ça un système d’exploitation. Je ne pouvais pas rentrer chez moi et écrire le même livre, centré sur un personnage qui cherche à résoudre une enquête sans y laisser trop de plumes. J’ai essayé de mettre en scène cette aliénation à travers des intimités fracturées, de faire voir la complexité de cet univers qui est aussi un univers d’ingénieurs qui pensent en savants pragmatiques, avec des éléments de langage.

 

Avez-vous rencontré des difficultés pour mener votre travail ?

L’univers de l’élevage est réputé fermé mais j’ai été bien accueilli partout. Surtout par les groupes d’influence. J’étais un « historien », un « anthropologue ». Je disais que je travaillais sur l’élevage, sur le bien-être animal et que je voulais comprendre. Ce qui a le plus compté, c’est la chaîne d’approche : un tel, responsable de ceci, vous introduit à tel autre, qui vous recommande à une autre personne, et ainsi de suite. C’est de cette façon que je suis passé du ministère aux institutions de promotion, puis aux éleveurs, aux fournisseurs, aux ouvriers. Il est d’autant plus important de le dire que la France a commencé à criminaliser la prise d’images et leur diffusion, comme certains États américains.

Du côté des associations de défense, je voulais rencontrer des responsables de refuges d’animaux de ferme parce qu’ils travaillent avec les autorités, ils sont à la charnière. Là j’ai trouvé des personnes formidables. Ailleurs, dans certaines institutions, la parole était contrôlée. Vous vous retrouvez à parler à quelqu’un et, derrière, quelqu’un d’autre monte la garde. Ou bien on souhaite recevoir vos questions à l’avance. Ou bien on ne veut pas vous recevoir directement pour des raisons de protection des méthodes de travail, et là je parle des inspecteurs vétérinaires. Mais tout s’est toujours déroulé avec une ouverture surprenante, une envie de m’expliquer, de me montrer. On me confiait des rapports. Je revenais abasourdi.

 

Qui est votre personnage préféré dans ce roman ?

C’est Louis. Louis a cinq ans. À trois ans et demi, il sait qu’il mange de la viande mais il ne sait pas que ce sont des animaux. Il faut dire qu’il n’y a pas beaucoup d’indices dans un bâtonnet de poisson ou une saucisse. C’est sa mère, Léa, qui le lui a dit. Alors Louis pense qu’on les mange une fois qu’ils sont morts. Mais sa mère lui a dit qu’on les tuait pour les manger. Alors Louis s’est mis à détester les chasseurs. Il n’a pas l’idée de l’élevage, et sa mère n’a pas le courage de lui dire qu’on les fait grandir dans des lieux spéciaux... Louis a décidé d’arrêter d’en manger. Il ne peut pas caresser et tuer en même temps. Il ne fait pas de différence entre un chat et un lapin. Il ne veut plus manger ceux qui sont pour lui une source intarissable de joie et de curiosité. Il finit même par dire « en plus, on est des animaux, c’est comme si on se tuait nous ». Il tient ce raisonnement que Sully aurait voulu avoir beaucoup plus tôt dans sa vie, alors même qu’il est médecin vétérinaire. Combien d’années passées à vivre contre ses propres valeurs, se dit-il, alors qu’il soignait les oiseaux du jardin et sauvait les abeilles à la surface des piscines ? « Quel sortilège avait-on jeté sur le monde ? Pourquoi était-il si difficile à l’humanité de se définir selon un bien qui transcende ses frontières ? »

 

Les animaux d’élevage ont une forte présence dans votre livre, ils sont des personnages à part entière. Qu’avez-vous souhaité faire transparaître dans ces descriptions ?

Au moment où j’écrivais, on parlait beaucoup des abattoirs et du broyage des poussins. Je ne voulais pas aller dans cette direction. C’est l’existence des animaux qui m’intéressait, ce moment où les hommes et les bêtes partagent leur vie, et ce moment touche beaucoup d’espèces. Il y a tout un peuple dans le livre. Le rat, le chat, le renard, la chouette, la fourmi, le lynx, les dindes... et il y a ce veau qui naît grâce à ces gestes qui donnent la vie. Je voulais qu’à un moment donné les personnages soient réunis par quelque chose de plus grand qu’eux. Est-ce que ce veau devait naître ? Oui. Est-ce qu’il devait exister ? Non. Tous ces animaux n’appartiennent pas, malgré tout, au même monde, les sauvages, les domestiques, les animaux d’élevage. Leurs régimes juridiques font que les uns sont protégés, les autres abattus. Beaucoup d’entre eux sont des chimères. Ils ne peuvent pas mettre bas naturellement. Ils peuvent à peine atteindre l’âge adulte sans crise cardiaque ou sans problème de locomotion. Ils ne sont pas faits pour vivre au-delà du temps prévu. Ce mode d’existence donne le vertige.

 

Quel rôle peut jouer la littérature dans la défense des animaux aujourd’hui ?

C’est une grande question. On sait le choc qu’a produit un livre comme La Jungle d’Upton Sinclair. Mais ce n’est pas un roman. Les romans qui abordent les animaux d’élevage sont souvent écrits dans le bouleversement. Ce ne sont pas des manifestes. Je pense à La Vache de Beat Sterchi. Alors quels pouvoirs possède la littérature ? La force de la littérature est peut-être dans sa ruse. On entre dans une histoire, on apprend des choses sans l’avoir voulu, on éprouve des émotions envers des personnages qui n’ont pas nécessairement le beau rôle. On est toujours dans la singularité. Le roman trompe les généralités, il crée des intériorités. Dans Deux kilos deux, chacun porte sa façon de voir et on est amené à la comprendre à partir de ce qui lui arrive. Et puis il y a ce qui arrive aux animaux. Écrire « X milliards d’animaux ont été abattus », cela ne dit rien. Avec le roman, on peut restituer et ressentir le gouffre, l’expérience que cela représente.

 


Bannière Le petit veau qui a changé la vie d’un éleveur

partager cet article du blog de L214

Comment un fils et petit-fils d’éleveur de bovins est devenu le fondateur d’un refuge où les vaches comme la petite Hope peuvent vivre une vie longue et heureuse.

Représentant de la troisième génération d’une famille d’éleveurs, Mike Lanigan n’aurait jamais imaginé diriger un jour un refuge pour animaux. Mais d’après Edith Bar, l’ancienne stagiaire devenue fondatrice et directrice exécutive du refuge, au fil du temps, Mike a changé de perspective. Et puis il a rencontré Hope [ndlt : « Espoir » en français]. Ce petit veau mal en point est l’une des principales raisons qui ont mené à la création du Farmhouse Garden Animal Home en Ontario, au Canada, où le dernier troupeau de Mike coule des jours paisibles. 

« Elle est née grande prématurée » raconte Edith au sujet de Hope, née il y a bientôt quatre ans. « Elle était très très faible et [Mike] a dû s’occuper d’elle sans relâche » pour qu’elle s’alimente. « C’est pendant qu’il s’occupait de ce veau que ça a vraiment fait tilt pour lui, il y consacrait tellement d’amour et d’efforts, et deux ans plus tard, elle allait être abattue. » Mike parle souvent de cette période où il a remis Hope sur pattes, « et du fait qu’il pensait à tous ces autres fermiers qu’il connaissait, et à toutes les pratiques qu’ils lui avaient inculquées » pour l’aider à prendre soin d’animaux comme Hope. « Puis il se rappelait que tous ces fermiers finissaient par envoyer leurs animaux à l’abattoir, et qu’il y avait une part d’hypocrisie dans tout ça. »

De l'élevage au refuge

Motivé par ces réflexions, Mike a contacté Edith qui, pendant son stage à la ferme, où elle a travaillé avec les animaux et appris à produire des légumes bios, était devenue vegan. Il lui a confié avoir des doutes à propos de ce qu’il faisait. « Il disait par exemple “Je veux juste trouver un moyen de ne pas tuer ces animaux” » raconte-t-elle. « Il voulait qu’ils restent à la ferme. Il adore travailler avec les vaches, il aime clairement les animaux. Il ne voulait pas juste placer des vaches quelque part ou toutes les abattre et arrêter d’élever des animaux. Il se demandait plutôt : “Comment peut-on faire pour les garder ici, mais aussi faire en sorte que ça soit viable sur le long terme ?” »

Transformer l’élevage en refuge était la solution logique. C’était en tout cas le cas pour Mike et Edith. « Ça a été difficile pour le reste de la famille » se souvient cette dernière : ils ont soudain dû s’adapter à un type de business totalement différent et à une autre manière de travailler avec les bovins. « C’est une tout autre façon de voir les animaux. Tout d’un coup, il faut en prendre soin avec un niveau d’exigence nettement supérieur ».

Mais cette transition ne fut l’affaire que de quelques mois et, bien vite, tous les animaux de la ferme ont été hors de danger. « Un taureau était déjà réservé pour partir à l’abattoir, mais on a fini par le sauver », raconte Edith. Bien sûr, cela a pris beaucoup plus de temps d’établir le refuge de manière officielle : constituer un conseil d’administration, mettre en place une stratégie de levée de fonds, etc. Mais pour Edith, c’est au moment où Mike a établi cette connexion avec ses animaux, quand il a pris conscience qu’ils voulaient vivre et que c’est ce qu’il voulait lui aussi, que Farmhouse Garden Animal Home est véritablement né.

Vivre en harmonie

Edith raconte que, depuis, l’atmosphère avec les animaux a radicalement changé. « Quand c’était encore un élevage, ils ne s’approchaient de personne. Désormais, dès qu’ils voient un humain, ils accourent. Ils adorent les gens maintenant. Ils reçoivent tellement plus d’amour de leur part. »

Aujourd’hui, la jeune Hope a pu grandir, même si elle reste toute petite. « Si elle était née sur une ferme commerciale, personne ne se serait embêté avec elle, parce qu’elle est minuscule. Personne n’aurait pris la peine de l’élever pendant deux ans. » Hope souffre encore de quelques problèmes de santé, qui, dans n’importe quelle autre ferme, constitueraient une condamnation à mort. « Je ne pense pas que beaucoup de fermiers, qu’aucun fermier ne se serait embêté [avec ses problèmes de santé], parce que ce ne serait dans le fond qu’une perte financière, parce que c’est comme ça que les fermiers considèrent vraiment leurs animaux ».

Mais pour le personnel de Farmhouse Garden Animal Home, Hope et ses congénères sont tellement plus que cela. « Hope est un tel amour. Elle est si mignonne, tellement adorable. Elle est aussi un petit peu timide », peut-être à cause de sa taille, raconte Edith.

Et pour ce qui est du reste du troupeau : les 29 animaux ont désormais tous leur propre nom. « Et je suis fière de connaître chacun d’entre eux » s’exclame Edith.
 

Article de Jessica Scott-Reid, initialement publié par Tenderly.
Traduit de l’anglais par nos soins.
Photo : Katie Stoops Photography


Bannière Confessions d’une employée d’abattoir

partager cet article du blog de L214

Chaque mois, environ 100 millions d’animaux sont tués pour leur viande au Royaume-Uni [ndlt : soit à peu près autant qu’en France], mais on parle très peu des gens chargés de leur mise à mort. Voici donc le témoignage d’une ancienne employée d’abattoir : elle y décrit son travail et l’effet qu’il a eu sur sa santé mentale.

Avertissement : ce récit comporte des passages difficiles.

 

Quand j’étais enfant, je rêvais de devenir vétérinaire. Je m’imaginais en train de jouer avec des chiots espiègles, de rassurer des chatons apeurés et, comme j’ai grandi à la campagne, d’examiner les animaux des fermes du coin s’ils étaient malades.

La vie dont je rêvais était assez idyllique, mais ce n’est pas de cette façon que les choses ont tourné. Au lieu de ça, je me suis retrouvée à travailler dans un abattoir.

J’y suis restée pendant six ans et, bien loin d’aider de pauvres vaches à se sentir mieux, je devais m’assurer qu’environ 250 d’entre elles étaient tuées chaque jour.

Qu’ils mangent de la viande ou non, la plupart des gens au Royaume-Uni n’ont jamais vu l’intérieur d’un abattoir, et pour une bonne raison : ce sont des lieux sales, immondes. Il y a des excréments sur le sol, on y voit et on y respire l’odeur des boyaux, et les murs sont couverts de sang.

Et cette odeur… Elle vous tombe dessus comme un tas de briques, puis emplit l’air autour de vous. L’odeur des animaux mourants vous entoure comme un brouillard.

Pourquoi est-ce que quelqu’un choisirait de visiter un endroit pareil, et à plus forte raison d’y travailler ?

Dans mon cas, c’est parce que j’avais déjà travaillé une vingtaine d’années pour l’industrie agroalimentaire, dans des usines de plats préparés et autres. Alors quand on m’a proposé un poste de responsable du contrôle qualité, au contact direct des ouvriers de l’abattoir, ça m’a paru être une transition professionnelle assez banale. J’avais la quarantaine à l’époque.

Mon premier jour, on m’a fait faire le tour des lieux, on m’a expliqué comment les choses fonctionnaient et, surtout, on m’a demandé à plusieurs reprises avec insistance si je tenais le coup. On m’a expliqué qu’il était assez habituel que des gens s’évanouissent pendant ces visites et que la sécurité des visiteurs et des nouveaux venus était très importante. Je tenais le coup, je crois. J’avais la nausée, mais j’ai pensé que j’allais m’habituer.

Très vite, pourtant, je me suis rendu compte que ça ne servait à rien de prétendre que c’était un travail comme les autres. Je suis sûre que chaque abattoir est différent, mais le mien était un endroit brutal et dangereux. Je ne compte plus les fois où, bien qu’ils aient suivi les procédures d’étourdissement, des ouvriers ont reçu des coups d’une énorme vache en train de convulser alors qu’ils la suspendaient sur la chaîne d’abattage. De même, les vaches qui arrivaient étaient effrayées et paniquaient, ce qui était assez terrifiant pour chacun d’entre nous également. Si vous en avez déjà approché une, vous savez que ce sont des animaux franchement imposants.

Personnellement, je n’ai pas subi de blessure physique, mais c’est mon mental qui en a pris un coup.

Tandis que les jours s’écoulaient, les uns après les autres, dans cette grande boîte sans fenêtre, le poids sur ma poitrine ne cessait de grossir et c’était comme si une nappe de brouillard gris était tombée sur moi. La nuit, mon esprit me tourmentait avec des cauchemars, rejouant les horreurs dont j’avais été témoin dans la journée.

Une compétence que l’on acquiert lorsqu’on travaille en abattoir, c’est la dissociation. On apprend à devenir indifférent à la mort et à la souffrance. Au lieu de penser aux vaches comme à des êtres entiers, on les compartimente en parties du corps comestibles et commercialisables. Ça ne sert pas qu’à faciliter le travail : c’est indispensable pour survivre.

Il y a pourtant des choses qui ont le pouvoir de faire voler l’indifférence en éclats. Pour moi, c’était les têtes.

À la fin de la ligne d’abattage, il y avait une énorme benne remplie avec des centaines de têtes de vache. Chacune d’entre elles avait été dépecée, toute la peau qui pouvait être vendue avait été retirée. Mais il y avait une chose qui restait : leurs globes oculaires.

À chaque fois que je passais devant cette benne, j’avais immanquablement l’impression que des centaines de paires d’yeux me regardaient. Certaines étaient accusatrices, sachant que j’avais participé à leurs morts. D’autres semblaient suppliantes, comme si, d’une manière ou d’une autre, je pouvais remonter le temps et les sauver. C’était à la fois répugnant, terrifiant et déchirant. Ça me faisait me sentir coupable. La première fois que j’ai vu ces têtes, j’ai eu toutes les peines du monde à me retenir de vomir.

Je sais que ce genre de choses perturbait aussi les autres employés. Je n’oublierai jamais le jour – je travaillais à l’abattoir depuis quelques mois – où l’un des gars a entaillé le corps d’une vache fraîchement tuée pour l’étriper et que le fœtus d’un veau en est sorti. Elle était pleine. Il a immédiatement commencé à crier et à lever les bras au ciel.

Je l’ai emmené dans une salle de réunion pour le calmer, et tout ce qu’il arrivait à dire, c’était « C’est pas normal, c’est pas normal » en boucle. Ces hommes-là étaient des durs qui montraient rarement leurs émotions. Mais je pouvais voir des larmes perler au coin de ses yeux.

Il y avait encore pire que les vaches gestantes, pourtant : les jeunes veaux que nous devions parfois tuer.

Au pic des crises de la maladie de la vache folle et de la tuberculose bovine dans les années 1990, de nombreux groupes d’animaux ont dû être abattus. J’ai travaillé à l’abattoir après 2010, donc bien après la crise de la vache folle, mais si un animal était testé positif pour la tuberculose bovine, on faisait encore abattre des familles entières : des taureaux, des génisses et des veaux. Je me souviens d’un jour en particulier, j’étais là depuis un an environ, quand on a dû abattre cinq veaux d’un coup.

On essayait de les maintenir dans les enclos, mais ils étaient si petits et émaciés qu’ils pouvaient facilement s’échapper et trottiner alentour, leurs pattes de nouveau-nés tremblant légèrement. Ils nous reniflaient, comme des chiots, parce qu’ils étaient jeunes et curieux. Quelques gars et moi, on les a caressés et ils ont tété nos doigts.

Quand est venu le moment de les tuer, ça a été dur, à la fois émotionnellement et physiquement. Les abattoirs sont pensés pour tuer de très gros animaux, alors les box d’étourdissement étaient à la bonne taille pour contenir une vache d’environ une tonne. Quand on a mis le premier veau dedans, il n’arrivait qu’à un quart de la hauteur du box, à peine. On a mis les cinq veaux à la fois dedans et on les a tués.

Après coup, en regardant les animaux morts sur le sol, les ouvriers étaient clairement bouleversés.

Je les ai rarement vus aussi vulnérables. À l’abattoir, on avait tendance à refouler ses émotions. Personne ne parlait de ses sentiments, on avait l’impression insurmontable qu’on n’avait pas le droit de montrer la moindre faiblesse. Et puis il y avait plein d’employés qui n’auraient pas pu parler de ce qu’ils ressentaient avec nous, même s’ils avaient voulu. Nombre d’entre eux étaient des travailleurs migrants, principalement d’Europe de l’Est, dont le niveau d’anglais n’était pas assez bon pour demander de l’aide s’ils en avaient besoin.

Beaucoup des hommes avec qui je travaillais avaient aussi des boulots au noir ailleurs. Ils finissaient leurs 10 ou 11 heures à l’abattoir avant de se rendre à un autre job. L’épuisement laissait des traces. Certains ont développé des problèmes de boisson, venant souvent travailler en sentant fortement l’alcool. D’autres sont devenus accros aux boissons énergétiques, et certains ont eu une crise cardiaque. Ces boissons ont ensuite été retirées des distributeurs de l’abattoir, mais les gens continuaient d’en apporter de chez eux et de les boire discrètement dans leur voiture.

Un lien a été établi entre le travail en abattoir et de multiples problèmes de santé mentale. Un chercheur utilise le terme Perpetrator-Induced Traumatic Syndrome (« syndrome traumatique causé par l’auteur ») pour désigner les symptômes de stress post-traumatique dont souffrent les ouvriers d’abattoir. J’ai personnellement souffert de dépression, un état aggravé par les longues heures de travail acharné et par le fait de côtoyer la mort. Au bout d’un moment, j’ai commencé à avoir des pensées suicidaires.

On ne sait pas exactement si c’est le travail en abattoir qui cause ces problèmes ou s’il attire des personnes avec des problèmes préexistants. Mais dans tous les cas, c’est un travail où l’on est incroyablement isolé et où il est difficile de demander de l’aide. Quand je disais aux gens ce que je faisais, j’étais confrontée soit à un dégoût absolu, soit à un mélange de fascination, de curiosité et de blagues. Dans tous les cas, je ne pouvais jamais me confier au sujet des effets que ce travail avait sur moi. Au lieu de ça, j’ai parfois participé aux plaisanteries avec des anecdotes sanglantes sur le dépeçage d’une vache ou le traitement de ses tripes. Mais le plus souvent, je gardais le silence.

Alors que j’étais à l’abattoir depuis quelques années déjà, un collègue a commencé à faire des allusions désinvoltes au fait qu’il « ne serait plus là dans six mois ». Tout le monde en riait. C’était un peu un blagueur, alors les autres pensaient qu’il se foutait d’eux, insinuant qu’il aurait un nouveau boulot ou quelque chose comme ça. Mais ça m’a mise vraiment mal à l’aise. Je l’ai entraîné dans une pièce voisine et lui ai demandé ce qu’il voulait dire. Il s’est effondré. Il a reconnu qu’il était rongé par des pensées suicidaires, qu’il ne pensait pas qu’il pourrait supporter [ce travail] plus longtemps et qu’il avait besoin d’aide. Mais il m’a suppliée de ne pas en parler à nos patrons.

J’ai pu l’aider à obtenir un traitement de son médecin généraliste, et en l’aidant, j’ai pris conscience que j’avais besoin d’aide, moi aussi. J’avais le sentiment que les choses horribles que je voyais obscurcissaient ma pensée, et j’étais en pleine dépression. C’était déjà un grand pas, mais il fallait que je me tire de là.

Après mon départ de l’abattoir, les choses ont commencé à aller mieux. J’ai complètement changé de vie et ai commencé à travailler pour des organisations qui viennent en aide aux personnes avec des difficultés psychologiques, qui les encouragent à exprimer leurs émotions et à solliciter une aide médicale, même s’ils pensent qu’ils n’en ont pas besoin ou ont l’impression qu’ils ne la méritent pas.

Quelques mois après mon départ, j’ai eu des nouvelles d’un de mes anciens collègues. Il m’a raconté qu’un homme qui avait travaillé avec nous, dont le travail consistait à dépecer les carcasses, s’était donné la mort.

Parfois, je me remémore mon temps à l’abattoir. Je pense à mes anciens collègues travaillant d’arrache-pied, comme s’ils faisaient du surplace en plein milieu d’un vaste océan, sans le moindre bout de terre à l’horizon. Je pense à mes collègues qui n’ont pas survécu.

Et le soir, quand je ferme les yeux et essaie de dormir, je vois encore parfois des centaines de paires d’yeux qui me dévisagent.

 

Propos recueillis par Ashitha Nagesh pour BBC News.

Traduit de l’anglais par nos soins.

 

Restez informés ! Pour ne rien louper de nos campagnes, des dernières nouvelles de l'association et des actions à mener pour défendre les animaux, inscrivez-vous à notre lettre d'info !


Bannière Un éternel Treblinka, de Charles Patterson

Un éternel Treblinka, de Charles Patterson

  • Article du Mardi 12 mai 2020

partager cet article du blog de L214

Et si la fin de l’oppression animale était une des clés pour mettre fin aux oppressions de l’humain sur l’humain ? Difficile de ne pas tirer cette conclusion après avoir refermé Un éternel Treblinka de l’historien et écrivain américain Charles Patterson, traduit de l’anglais par Dominique Letellier et publié en 2008 chez Calmann-Lévy. 

Les cruautés perpétrées par l’être humain sur les animaux ont largement servi de modèle à toutes les formes de barbarie. Voilà la thèse percutante de ce livre coup de poing qui suscita dès sa parution beaucoup de réactions, aussi bien positives que négatives. Dans cette enquête historique très bien sourcée, Patterson aborde en effet l’expérience encore récente et douloureuse de la Shoah qui, selon lui, n’aurait pas existé de la même façon sans l’exemple des abattoirs industriels.

Parce que l’histoire est toujours riche d’enseignements, laissez-vous embarquer avec ce livre pour un voyage dans le temps qui, s’il n’est pas sans secousses, ouvre de nouvelles perspectives pour l’avenir ! 

D’un asservissement à l’autre

Tout bascula il y a environ 11 000 ans au Proche-Orient, quand la transition vers l’agriculture et l’élevage engendra, dès le départ, l’exploitation systématique, forcée et violente, de certaines espèces d’animaux. Notre destin et le leur ont alors été bouleversés pour toujours. 

« La violation des droits des animaux a entraîné la violation des droits de l’homme » explique l’auteur qui, s’appuyant sur des études historiques, montre que l’asservissement des animaux aurait ouvert la voie à l’asservissement des êtres humains entre eux. Et quel meilleur moyen de justifier la domination et la destruction d’autres êtres humains que de les « bestialiser » ? Cette méthode universelle fut, par exemple, employée, lors de la Guerre du Pacifique, par les Américains contre les Japonais, qu’ils traitaient de « chiens jaunes », ou encore, pendant la guerre sino-japonaise, par les Japonais contre les Chinois, qu’ils ne cessaient de comparer à des cochons !

L’histoire de nos rapports avec les animaux est donc celle d’une domination que des intellectuels et les grandes religions monothéistes n’ont cessé d’essayer de justifier, et qui a pu — et peut encore — servir d’exemple pour légitimer tous les genres d’atrocité. 

Misères animales et humaines : des ressemblances pas si étranges

Un éternel Treblinka ne se contente donc pas de parler de l’Holocauste. La preuve avec des passages saisissants sur le mouvement eugéniste américain, très en vogue au début du XXe siècle. Dans le but d'« améliorer » les caractéristiques génétiques des populations humaines, les eugénistes s'inspirèrent notamment des pratiques du monde de l’élevage. Résultat : 12 000 stérilisations forcées aux États-Unis entre 1907 et 1930 ! 

Il est également glaçant de constater à quel point les méthodes d’abattage des animaux et des victimes des nazis sont similaires, voire identiques : les dispositifs mis en place pour organiser des tueries de masse, le sort réservé aux malades, blessés ou jeunes individus, et, de manière globale, la rationalisation maximale du processus....

Rien d’étonnant à tout cela puisque l’historien nous apprend que les processus d’extermination des Juifs sous le régime nazi ont été fortement influencés par les méthodes de production à la chaîne initiées par Henry Ford, qui s’était lui-même inspiré des dispositifs industriels en place dans les abattoirs de Chicago à la fin du XIXe siècle !

De la Shoah à la défense des animaux

Un éternel Treblinka réserve malgré tout aussi son lot d’émotions positives ! Dans la dernière partie de son opus, l’auteur livre une multitude de portraits et de témoignages d’opprimés ou de descendants d’opprimés devenus des militants de la cause animale, témoignages tous plus bouleversants et inspirants les uns que les autres. Marc Berkowitz, survivant des camps, s’est par exemple mué en farouche opposant au gazage des oies du Canada. « Je dédie la tombe de ma mère aux oies. Ma mère n’a pas de tombe, mais si elle en avait une, je la dédierais aux oies. J’ai été une oie, moi aussi ».

Enfin, comment ne pas mentionner la présentation passionnante que fait Patterson de la vie et de l’oeuvre de l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer ? Celui-ci éleva à la dignité littéraire le combat pour la défense des animaux avec tant de talent qu’il fut élu prix Nobel de littérature en 1978 ! « Tant que nous sommes cruels envers les animaux et que nous leur appliquons le principe qui veut que le pouvoir donne tous les droits, ce même principe sera appliqué aux humains ». Ces mots de l'écrivain, ainsi que ceux de Patterson, retentissent avec force et nous invitent activement à cultiver l’empathie et la justice envers tous les êtres, par-delà l’espèce à laquelle ils appartiennent.

 

Un éternel Treblinka, Charles Patterson, Calmann-lévy, 2008.

 


Bannière Des zoonoses à l’antibiorésistance : bienvenue dans la fabrique des « bombes sanitaires »

partager cet article du blog de L214

60 % des maladies infectieuses humaines sont d'origine animale

La crise sanitaire que nous traversons est grave et impacte le monde entier. Si tous les efforts doivent être faits pour endiguer cette pandémie, soigner les malades et soutenir les personnes touchées, il est également primordial de tirer les leçons de la situation afin de prévenir l'émergence de nouvelles épidémies. Espérons que le message des scientifiques qui alertent sur les risques sanitaires depuis des décennies soit enfin entendu.

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), 60 % des maladies infectieuses humaines sont d’origine animale et représentent chaque année 2,5 milliards de cas dans le monde. Ces dernières années, la tendance semble s'être accrue : 75 % des maladies animales émergentes peuvent contaminer les humains.

Nous nous exposons aux pathogènes des animaux sauvages

La majorité des zoonoses (les maladies qui se transmettent entre humains et autres animaux) trouvent leur origine chez les animaux sauvages. Les chauves-souris sont souvent des « espèces-réservoir » : c’est le cas pour les virus Ebola et Nipah ou encore pour les coronavirus par exemple.

Cependant, les animaux sauvages ne sont pas à blâmer. Comme l’a déclaré Ibrahim Thiaw, le secrétaire exécutif de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification : « Les animaux qui nous ont infectés ne sont pas venus à nous ; nous sommes allés les chercher. » En détruisant leur habitat, en empiétant sur leurs territoires, en les chassant, en les capturant, en les entassant sur des marchés, en les consommant, nous nous exposons à des pathogènes auxquels nous ne sommes pas préparés.

En France, nous avons déjà fait disparaître la plupart des zones sauvages. Nous sommes également coresponsables de la déforestation dans d’autres régions du monde, notamment pour l’alimentation des animaux détenus dans des élevages intensifs.

Pour ce qui est du COVID-19, son origine doit encore être établie : la proximité de chauves-souris et de pangolins sur un marché de Wuhan est pour l’instant une des pistes. Igualdad Animal a mené l’enquête sur les marchés humides en Asie, les images sont cauchemardesques (attention, images d’animaux en souffrance). D’autres pistes soupçonnent par ailleurs des liens forts avec l'élevage intensif.

Élevage intensif : un chaudron à pathogènes

Si nombre de zoonoses portent des noms abstraits ou des acronymes compliqués qui peuvent nous faire oublier leur origine, de nombreuses épidémies proviennent de l'élevage, à l'instar de la grippe porcine (virus H1N1) et des différents épisodes de grippes aviaires (virus H5N1 ou H7N9). Selon Jean-Baptiste Fressoz, historien et chercheur au CNRS, ces nomenclatures « politiquement correctes », définies par l'OMS sous la pression des lobbies, visent à effacer le lien entre ces nouvelles souches virales et l'élevage industriel pour protéger des intérêts économiques.

Ces manœuvres camouflent une réalité catastrophique : l'élevage intensif, qui induit une promiscuité élevée et une faible diversité génétique des animaux, est un terreau idéal pour l'émergence de nouveaux pathogènes. L'intensité des flux de personnes, d'animaux et de produits carnés au niveau planétaire favorise quant à elle la dispersion de ces agents infectieux. Pour Serge Morand, chercheur au CNRS, écologue de la santé et parasitologiste, l'élevage intensif crée donc de véritables « bombes » sanitaires et nous expose à de nouvelles « flambées épidémiques ».

L'antibiorésistance : un risque majeur

L'élevage intensif ne favorise pas seulement les zoonoses, il joue aussi un rôle important dans le développement de l'antibiorésistance.

En effet, pour soigner les animaux ou pour éviter qu'ils tombent malades dans cet environnement confiné, mais aussi pour stimuler leur croissance, de nombreux antibiotiques leur sont administrés : à l'échelle mondiale, on estime que 73 % des produits antimicrobiens sont destinés aux animaux d’élevage. En France, 38 % des antibiotiques sont utilisés dans les élevages. Certains d'entre eux sont classés « critiques » ou dits « de dernière ligne » (parce qu'ils représentent le dernier traitement efficace contre certaines pathologies affectant les humains).

Ce recours massif et systématique aux antibiotiques favorise le développement de bactéries multirésistantes. Cette résistance des bactéries aux médicaments cause la mort de 12 500 personnes chaque année en France. Si rien n'est fait, l'OMS estime que l’antibiorésistance pourrait tuer 10 millions d’humains tous les ans d’ici 2050.

Attendre passivement ou agir dès maintenant ?

Nous ne pourrons pas éviter de nouvelles crises sanitaires sans remettre fondamentalement en question notre rapport aux animaux.

Les gouvernements sont restés sourds aux urgences climatique et éthique. Cette crise sanitaire d’ampleur mondiale doit être le déclic entraînant un changement profond.

Exigeons de nos responsables politiques un moratoire immédiat sur les constructions d’élevages intensifs, un plan concret de sortie de ce mode d’élevage et une végétalisation d’ampleur de l’alimentation.

Si ce n'est pas déjà fait, nous vous invitons à signer l'Appel contre l'élevage intensif !

Si un engagement politique fort est indispensable, chacun peut déjà agir à son échelle en réduisant sa consommation de produits animaux ou, mieux, en adoptant une alimentation végétale. Chaque pas compte ! Pour découvrir la cuisine vegan ou pour enrichir votre panoplie de recettes, rendez-vous sur notre site Vegan Pratique !

 

Restez informés ! Pour ne rien louper de nos campagnes, des dernières nouvelles de l'association et des actions à mener pour défendre les animaux, inscrivez-vous à notre lettre d'info !


Bannière Soutenez L214 sans dépenser un centime !

Soutenez L214 sans dépenser un centime !

  • Article du Mardi 28 janvier 2020

partager cet article du blog de L214

Saviez-vous que vos recherches Internet peuvent aider les animaux ? L214 fait désormais partie des associations qu'il est possible de soutenir sur Lilo.org, le moteur de recherche français solidaire qui reverse 50 % de ses revenus à des projets sociaux et environnementaux.

En effectuant vos recherches sur Lilo.org, vous pouvez faire des dons à L214 sans sortir un centime de votre poche ! Cerise sur le gâteau, Lilo préserve votre vie privée et ne collecte pas vos données.

 

Comment fonctionne Lilo ?

Chaque recherche effectuée sur le moteur de recherche vous rapporte une goutte d’eau. Vos gouttes d’eau sont ensuite transformées en argent versé aux associations référencées de votre choix. 

  1. Cliquez sur ce lien pour utiliser le moteur de recherche Lilo – le plus pratique est d’ajouter Lilo à votre navigateur pour y faire vos recherches quotidiennes ;
  2. Cumulez des gouttes d'eau au fil de vos recherches ;
  3. Allez sur la fiche de L214 et donnez vos gouttes d'eau. Pour encore plus de simplicité, vous pouvez activer la fonction Donner mes gouttes automatiquement à ce projet.

Voilà, c’est très simple !

À chaque recherche effectuée sur Lilo, vous nous donnez davantage de moyens d’agir pour les animaux. Les petites gouttes font les grands ruisseaux. 

 

Restez informés ! Pour ne rien louper de nos campagnes, des dernières nouvelles de l'association et des actions à mener pour défendre les animaux, inscrivez-vous à notre lettre d'info !


Bannière La Révolution antispéciste

La Révolution antispéciste

  • Article du Mardi 7 janvier 2020

partager cet article du blog de L214

Recueil de douze articles, issus des Cahiers antispécistes pour certains, inédits pour d’autres, La Révolution antispéciste ne vous laissera pas indifférent. Balayant l’ensemble des thématiques fondamentales de la réflexion antispéciste, dans un style à la fois rigoureux et accessible à tous, voilà un ouvrage qui vous entraînera vers de spectaculaires changements de perspective ! 

C’est à partir du début des années 1990 que se développe, au sein des Cahiers antispécistes, une véritable pensée antispéciste, longtemps restée dans l’ombre du milieu universitaire et alors encore trop méconnue du grand public, parfois même des militants de la cause animale. L’objectif principal des cinq co-rédacteurs de La Révolution antispéciste, Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, David Olivier, Estiva Reus et Pierre Sigler, dans ce livre édité aux Presses Universitaires de France, est donc de mettre en lumière une philosophie pour le moins… innovante. 

Pourquoi l’antispécisme est-il une révolution ? 

« L’antispécisme est l’idée selon laquelle l’espèce n’est pas un critère pertinent de considération morale. Il faut prendre en compte l’intérêt (ou : les droits) des individus, quelle que soit leur espèce » (p. 14). 

Si la définition est courte, les conséquences de cette position morale n’en sont pas moins immenses, comme le montre parfaitement cet ouvrage. 

Le spécisme, l’opposé de l’antispécisme, est une posture intellectuelle qui consiste à faire de l’appartenance d’un individu à une espèce un critère de considération morale.

« Concrètement, cela veut dire que vous êtes spéciste si, pour la simple raison qu’ils ne sont pas humains, vous estimez que des animaux peuvent être exploités et tués juste pour votre consommation ou vos loisirs » (p. 13). 

Rompre avec le spécisme, c’est donc, ni plus ni moins, amorcer la fin de la cruauté envers les animaux ! En ce sens, comme l’explique David Olivier dans le chapitre « Qu’est-ce que le spécisme ? », l’antispécisme peut être rapproché des grands mouvements historiques de lutte contre les discriminations, notamment envers les femmes et les personnes racisées. 

La Révolution antispéciste apparait donc comme une lecture indispensable, même au-delà du cercle des militants de la cause animale !

Le crépuscule des idoles

Comme dans toute révolution, l’antispécisme doit faire face à des idéologies qui, tentant de justifier l’injustifiable, s’opposent à l’évolution des mentalités et des pratiques. C’est pourquoi la plupart des articles de ce recueil s’attachent à déconstruire les dogmes sur lesquels repose le spécisme.

Le chapitre « La vie mentale des animaux », écrit par Pierre Sigler, présente un panel d’études scientifiques démontrant que les animaux possèdent une vie mentale et émotionnelle tout aussi riche que la nôtre. Saviez-vous, par exemple, que les corbeaux sont capables, non seulement d’utiliser des outils, mais aussi d’anticiper leur utilisation en les mettant de côté jusqu’à 17 heures en avance ? Et voilà le dogme du propre de l’humain qui s’effondre.

« Peu importe, diront certains, la domination humaine est naturelle. C’est évident, les poulets sont faits pour être rôtis ! ». C’est donc au culte de la « Nature » qu’il faut s’attaquer, désacralisation opérée par Yves Bonnardel dans le chapitre « En finir avec l’idée de Nature ». L’auteur montre en quoi cette rhétorique du « naturel » cache en réalité bien souvent une habitude sociale qu’un groupe dominant ne souhaite pas perdre. Dans cet ouvrage où les auteurs n’ont pas peur de rouvrir des questions qui semblaient définitivement closes,  les notions d’« espèce », d'« essence » ou encore de « nature humaine » sont également passées au crible de la critique antispéciste.

De l’antispécisme aux antispécismes 

Dans le chapitre intitulé « Utilitarisme et anti-utilitarisme dans l’éthique animale contemporaine », Estiva Reus décrit avec une grande clarté les débats existant au sein même de l’antispécisme et montre ainsi que celui-ci, loin d’être une doctrine unidimensionnelle et figée, est une pensée vivante et dynamique qui gagne sans cesse en relief et en épaisseur. 

Cet ouvrage est la porte d’entrée idéale vers un courant de pensée qu’il est des plus urgents de (re)découvrir : il nous invite, avec rigueur et clairvoyance, à interroger et à transformer notre manière de cohabiter avec les autres animaux, qui, comme nous, sont  sensibles. Comme le conclut Estiva Reus : « C’est aussi toute une représentation du monde qui est en train de se fissurer – celle fondée sur la partition du réel entre les hommes et la nature (le reste) – sans qu’on perçoive encore nettement les contours de celle appelée à la remplacer » (p. 256). 

Vous l’aurez compris, La Révolution antispéciste est désormais un livre incontournable.

 

La Révolution antispéciste, Collectif, PUF, 2018.