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Bérénice, chargée de campagne à L214

  • Article du Vendredi 17 octobre 2014

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Bérénice, beaucoup d’adhérents à L214 te connaissent car tu travailles pour l’association. Pour commencer par le commencement, comment as-tu connu L214 ?

J’ai découvert L214 sur Internet en 2008, en adhérant j’ai mieux découvert l’asso, puis je l’ai rencontrée la même année lors d’un festival végé pour les animaux, à Rennes. Ça a été ma première action pour les animaux – mis à part le fait que j’étais végane depuis plusieurs années. J’y ai tenu un stand toute la journée avec Brigitte Gothière, c’était les tous débuts de L214. À un moment, je suis même restée toute seule, j’appréhendais mais j’ai réussi à me débrouiller. Je me souviens d’un homme qui m’avait opposé que « les arbres aussi ont une conscience » ; comment peut-on comparer un animal et un arbre du point de vue de la souffrance ? À la fin de la journée, Brigitte m’a encouragée à continuer à militer car elle trouvait que je m’étais bien débrouillée pour un premier stand. De mon côté, j’étais ravie d’avoir réussi à parler des animaux en dehors du cercle privé.

Et tu as continué ?

Bien sûr ! Avec mon compagnon, végan lui aussi, j’ai participé à d’autres actions, dont certaines organisées par Droit Des Animaux [DDA]. On voulait faire une asso vraiment locale et être indépendants, on a donc créé Non à l’Exploitation Animale [nea] en 2009.

« Les animaux d’élevage sont incomparablement
les plus nombreux à souffrir. »

 

Quels étaient les objectifs de nea ?

Avec nea, on voulait défendre tous les animaux exploités. On a fait beaucoup d’actions barquettes [ndlr : des militants s'allongent dans des barquettes géantes de "viande humaine"], des stands d’info sur la vivisection, des actions devant les cirques… Progressivement, on s’est rendu compte que les animaux d’élevage sont incomparablement les plus nombreux à souffrir. Quand L214 a lancé sa campagne Monoprix, on a organisé une action Monop tous les 15 jours, puis on a relayé la campagne contre le foie gras, celle pour l’Abolition de la Viande, etc. Quand j’ai intégré l’équipe de L214 en bénévole, on a eu envie de vraiment représenter L214 localement. Par conséquent, nea a fini par s’arrêter.

Ça ne vous a pas fait peur de perdre l’indépendance que vous aviez avec nea ?

Tu veux dire que ça a vraiment été un bonheur de militer avec L214 ! L’asso a une façon de fonctionner qui nous convenait tout à fait, sans rapports de forces mais dans l’encouragement, le positif, toujours dans l’objectif de parler des animaux, de donner envie aux gens de s’engager, et en plus il y a tous les supports.

 

« Ma vie est consacrée à défendre
les animaux d’élevage. »

 

 

Tu es salariée à L214 depuis le printemps 2014, est-ce que ça a changé quelque chose pour toi ?

Oui, tout a changé ! Désormais, ma vie est consacrée à défendre les animaux d’élevage, ce combat fait partie intégrante de ma vie. Avant, dans mon travail, j’étais souvent mal parce que je n’en voyais pas la finalité. En fait, j’avais toujours voulu travailler pour les animaux mais je ne savais pas comment le concrétiser.

Je suis chargée de campagne, et – comme tout le monde dans l’équipe – je suis assez polyvalente. Je dynamise aussi le groupe local de Vannes. Les actions de rue sont très importantes, et on en organise une tous les 15 jours au minimum. Je n’y suis plus présente systématiquement, car Vannes est à 50 km de chez moi, et puis être à 2 ou à 3 pour certaines actions est suffisant. La doc est centralisée chez un commerçant sympathisant, et pas mal de militants étaient à nea, on les connaît bien, ils sont efficaces, organisés et compétents.

Le 4 octobre, on a organisé à Rennes une Vegan Place, c’est de la préparation mais le résultat est vraiment très encourageant ! Un autre aspect de mon travail qui me plaît énormément est que j’apprends tous les jours.

 

Tu dis que tu as toujours voulu travailler pour les animaux, peux-tu nous raconter un peu ton parcours ?

Quand j’étais enfant, ma mère élevait une dizaine de lapins pour leur chair. Ma sœur et moi nous en occupions quotidiennement, et refusions de les manger. Un jour, à 7 ans, j’ai vu un voisin en tuer un (mes parents ne les tuaient pas eux-mêmes). Comme je ne voulais pas qu’on leur fasse du mal, j’ai fait pression sur ma mère pour qu’on les libère dans un bois voisin, mais ils furent évidemment incapables de se débrouiller, et le lendemain on a seulement retrouvé des traces de sang… Il aurait fallu les placer dans un refuge, mais à l’époque on ne savait pas quoi faire d’autre que les libérer... Ces lapins ont été les derniers que ma mère a eus.

 

« À 12 ans, j’ai vu à la télé un veau se faire
conduire violemment à l’abattoir.
Ça a été un choc terrible. »

 

À 12 ans, j’ai vu au journal de 20 h sur TF1 – Brigitte Bardot était invitée sur le plateau – des images d’un veau qu’on sortait violemment d’une bétaillère pour le conduire à l’abattoir. Je n’en ai parlé à personne mais ça a vraiment été un choc terrible, j’ai beaucoup pleuré. Avec les lapins, j’avais eu une première prise de conscience entre l’animal dorloté et celui qui est tué, c’était un rapport très intime, mais ce veau inconnu m’a fait faire le rapprochement entre la viande qui était dans mon assiette et les animaux. Comme je ne mangeais pas nos lapins, je n’avais pas fait ce lien.

J’ai donc annoncé à mes parents que j’arrêtais de manger de la viande pour ne plus tuer les animaux, et ils ont accepté en pensant que ça me passerait, et puis je mangeais encore du poisson, ça les rassurait.

Mais ça ne m’est pas passé et à 20 ans je suis devenue végétarienne, puis végétalienne – après que mon ami a vu une vidéo de PeTA sur l’industrie laitière – puis lui et moi sommes devenus végans, c’est-à-dire qu’on a supprimé tout produit d’origine animale, comme les produits cosmétiques testés sur les animaux. On s’est simplement mis à consommer plus de céréales, de légumes, de légumes secs et de fruits (et puis aussi de la B12 en complément).

 

« Mon ami et moi sommes devenus végans :
on a simplement consommé plus de céréales,
de légumes, de légumes secs et de fruits. »

 

Je considérais alors que j’avais fait ce qu’il fallait : j’avais vu un animal souffrir, j’avais arrêté de manger de la viande. Mais un jour, je suis tombée sur un tract où on voyait une vache et un veau dans un pré : c’était pour un repas végétalien dans un resto indien à Vannes, organisé par DDA. Mon ami et moi y sommes allés, on y a rencontré Jean-Luc de l’association Droit Des Animaux et d’autres végans, et c’est comme ça qu’on a commencé à agir pour les animaux.

Depuis six ans que tu es engagée pour les animaux, as-tu vu une évolution dans la société pour les animaux ?

Oui, je dirais qu’il y a plus de gens avisés. Il y a toujours autant de gens qui s’opposent violemment au combat pour les animaux, à la façon dont on en parle, mais on rencontre plus de personnes qui adhèrent idéologiquement, qui sont positivement réactives dès le début. Il faut informer les gens, les faire réagir. La réalité est dure, mais les images permettent souvent de provoquer le déclic et de faire arrêter de manger les animaux.

Propos recueillis par Clèm.


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Elodie, la voix de la détermination

  • Article du Mercredi 3 septembre 2014

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L214 : Tu es végétarienne depuis longtemps ?

Elodie : J’avais 14 ans quand j’ai vu Earthlings * sur Internet en 2008, et j’ai tout de suite voulu devenir végétarienne, mais mes parents ont refusé pendant un an et demi. Ils me forçaient à me servir de la viande et ne me laissaient pas sortir de table avant que j’aie fini mon assiette. Ils me faisaient aussi du chantage, et parfois c’était même carrément musclé. En même temps, je ne me laissais pas faire et j’essayais tous les arguments, c’était souvent très frontal, dans les deux sens.

Pourquoi tes parents ne voulaient pas que tu deviennes végé ?

J’en ai un peu reparlé plus tard avec ma mère. Déjà, c’était une question d’autorité, puis il y avait la peur des carences – ils n’accordaient aucun crédit aux infos qui venaient d’Internet - enfin, au niveau pratique, ça leur semblait compliqué. Mon grand frère se moquait un peu de moi parce qu’avant je me battais avec lui pour avoir le plus gros morceau de steak ! Ma petite sœur aurait été réceptive, mais comme c’était déjà très compliqué pour moi, je ne voulais pas qu’elle subisse ça alors je n’essayais pas de la convaincre.

 

« Je pensais à l’animal à chaque morceau de viande. »

 

Pour ne pas renoncer à devenir végé malgré un an et demi d’interdiction, je me forçais à repenser à l’animal à chaque morceau de viande. Mes parents espéraient m’avoir à l’usure mais ma conviction n’a jamais failli. Lorsque mes parents sont partis en vacances une semaine, je suis restée avec une amie de la famille qui ne voulait pas être en conflit avec moi, alors j’ai enfin pu manger végétarien. À leur retour, j’avais pris de l’assurance et ils ont vu que j’allais bien quand même, et puis ma mère n’avait pas envie de revenir au rapport de force dès son retour. J’ai enfin pu manger végétarien.

 

Concrètement, ça se passait comment ?

Ça consistait juste à ne pas me servir de viande. Parfois les plats étaient cuisinés avec de la viande et je triais, ce n’était pas fantastique mais c’était déjà un grand progrès.

Quand ma sœur a eu 14 ans, je lui ai montré plein d’images et elle est progressivement devenue végétarienne. Comme je l’étais, mes parents ne pouvaient pas le lui refuser. Une amie à elle voulait l’être aussi, mais elle a eu tellement de pressions familiales qu’elle a abandonné. Aujourd’hui, ma mère mange encore un peu de viande mais uniquement à l’extérieur de chez elle ; mon départ de la maison et le fait que sesdeux filles soient végétariennes l'a probablement fait réfléchir. En fait, elle était sensible aux animaux : enfant, elle s’était attachée à un coq, et son père l’a tué et l’a forcée à le manger. Elle en avait été traumatisée.

Parle-nous de ton investissement pour les animaux.

C’est grâce aux Estivales de la Question animale que j’ai commencé à m’investir. D’ailleurs, en 2011, je suis devenue végétalienne après avoir été aux Estivales. Là, j’ai compris qu’on pouvait super bien manger végétalien, j’ai rencontré des personnes véganes sportives, d’autres âgées et en bonne santé, etc. J’ai compris que les végétariens pouvaient avoir sur les végans les mêmes préjugés que les viandistes sur les végétariens, qu’en fait c’était juste un autre pas à faire. J’y ai aussi pris des contacts et j’ai bien accroché sur L214, que je connaissais déjà un peu via Internet. À la même époque, j’ai découvert la vidéo de Gary Yourofsky et elle m’a vraiment touchée, même si elle est très naturaliste.

La première action à laquelle j’ai participé a été pour l’Abolition de la viande, et la seconde action… c’est moi qui l’ai organisée. Comme c’était la campagne Monoprix de L214, j’ai organisé une dizaine d’actions en moins d’une année.

« J’ai organisé les Estivales :
je ne pouvais pas supporter que cette
rencontre puisse être annulée
faute d’organisation »

En 2012, les Estivales risquaient d’être annulées faute de personnes pour les organiser. Or ça avait trop chamboulé ma vie, je ne pouvais pas admettre que ça risque de s’arrêter, et je les ai donc organisées en 2012, puis en 2013 et en 2014. Bien sûr, d’autres personnes étaient impliquées dans l’organisation, mais j’en ai fait une très grosse partie. Je me suis aussi investie par rapport au fameux décret cantine. J’aimerais pouvoir un jour projeter un film sur l’exploitation des animaux sur un mur dans la rue, et puis ce serait bien que plus de personnalités s’engagent pour les animaux.

Je crois que tu es bien impliquée aussi dans ta fac ?

En 2012, j’ai commencé à y coller des affiches, puis j’ai créé l’association Sentience en 2013. Sentience est subventionnée par la fac au niveau de la communication et l’adhésion est à deux euros. J’ai choisi le nom « Sentience » pour faire connaître ce mot, et ne pas avoir de nom avec « animal » évite potentiellement d'être mal vu par les institutions. Le plus dur a été de trouver les personnes prêtes à s’impliquer réellement, mais au fur et à mesure des actions, l’équipe s’est formée. On intervient par des conférences, collages, tractages…

« Coller des affiches montre que le débat
sur la question animale existe »

Fin 2013, on a organisé avec L214 une conférence-débat sur le foie gras. Ce sont surtout des gens déjà engagés qui sont venus, mais ça valait le coup rien que pour l’affichage qui montre que le débat sur la question animale est engagé. On a aussi organisé une journée sans viande, tenu des tables d’info et eu des retours de la presse.

Et par rapport à L214 ?

Je me suis pas mal investie au niveau du montage vidéo, j’ai par exemple réalisé le documentaire Viandes de France et sa version courte, Du pré à l’assiette, qui est notamment diffusé lors des Vegan Places. J’aime particulièrement les Vegan Place, parce qu’avec le visionnage de la vidéo on part d’une base concrète pour discuter.

« Aux Vegan Places,
montrer des vidéos permet
de partir d’une base concrète »

Les images marquent, c’est indéniable. Les actions avec des animaux morts ont aussi un impact visuel et symbolique très fort. En juin 2014, j’ai soutenu L214 en participant à la Course des héros, et je prends souvent des photos aux actions. En octobre, Sentience et L214 vont coéditer un livret de recettes qui ciblera les étudiants.

Quels sont tes projets ?

À la rentrée, je ferai ma licence 3 à Trois-Rivières, au Québec. J’ai choisi d’étudier les sciences cognitives car je trouvais ça super important de prendre acte des découvertes en éthologie cognitive par rapport à la vie mentale des animaux. Il faut faire savoir qu’ils ont des capacités cognitives développées, qu’ils sont sensibles et sentients. Le choc est brutal entre ce qu’ils pourraient vivre et ce qu’ils endurent dans les élevages. Mais pour l’instant mes études sont restées très axées sur les humains. Je connais une étudiante en éthologie qui s’attendait à trouver dans sa filière des gens sensibles aux animaux, voire même des végés, mais pas du tout, les gens veulent bosser dans des zoos, à l’INRA, etc. J’ai repéré un master 2 de droit animal à Barcelone, c’est peut-être une piste à suivre.

Tu vas continuer à militer au Québec ?

Je n’ai pas repéré d’assos pour les animaux à Trois-Rivières, c’est une petite ville, mais Montréal n’est pas trop loin et là, apparemment, ça bouge. D'ailleurs, il y aura le premier "Festival Végane" à Montréal, le 26 et 27 septembre. Je vais participer à une table ronde pour parler du mouvement animaliste en France. Et puis Sentience se développe avec de nouveaux groupes à Paris, Lausanne, Dublin, peut-être Grenoble et Amiens, qu’il faudra coordonner. Et, bien sûr, je continuerai à m’investir pour L214. Je parlerai de tout ça sur ma page FB !

Le mot de la fin ?

L’évolution dans ma famille me rend plutôt optimiste par rapport aux animaux. J’ai vraiment vu une évolution à travers mes parents et mes grands-parents : de carrément hostiles au végétarisme, ils ont progressivement cuisiné végétarien, puis végétalien, et aujourd’hui ils font même des gâteaux vegans. Mon grand-père est pessimiste, il me dit que je n’arriverai pas à changer le monde ; c’est comme s’il ne voyait pas les changements qui se sont opérés en lui, lui qui dans sa jeunesse tuait le cochon à la ferme et fait aujourd’hui des crêpes véganes ! Le changement ne s’est certes pas fait comme je l’aurais voulu, ça a pris du temps, mais il a quand même eu lieu, et c’est ça qui compte.

* Earthlings est en vente sur la boutique de L214


"Les animaux pensent-ils ?"

  • Article du Mercredi 3 septembre 2014

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De récentes et nombreuses découvertes scientifiques attestent que les animaux sont beaucoup plus intelligents qu’on ne le croyait. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’un des nombreux reportages désormais consacré à ce sujet, comme celui actuellement diffusé sur Arte : « Les animaux pensent-ils ? ». Ce documentaire, réalisé en 2012, révèle quelques-unes des dernières découvertes concernant les aptitudes cognitives des animaux.

On découvre que la guenon chimpanzé Ai et son fils Ayumu sont capables de travailler sur des symboles aussi abstraits que des chiffres romains, et que leur mémoire numérique dépasse largement celle des étudiants humains qui se mesurent à eux.

On y voit des primates, mais aussi des corbeaux californiens et des choucas se servir d’outils, des cacatoès parvenir à ouvrir des mécanismes comprenant cinq systèmes de fermeture différents, une pie tenter d’enlever un gommette jaune fixée sous son bec (non visible pour elle) après s’être vue dans un miroir.

Tous ces exercices, et bien d’autres, attestent indubitablement que les animaux peuvent faire preuve de persévérance, d’habileté, d’innovation, de curiosité. Ils possèdent de grandes capacités d’apprentissage et n’hésitent pas, à l’instar des corbeaux, à transmettre à leurs petits de nouveaux savoirs, les transformant ainsi en savoir collectif de leur espèce. Mieux, il est désormais scientifiquement établi qu’ils sont capables de planifier leurs actions et d’avoir conscience de leur existence. À mille lieues des croyances de Descartes et de ses animaux-automates, les scientifiques ébahis découvrent que certains animaux, tels les chimpanzés, savent qu’ils savent quelque chose et évaluent leurs stratégies comportementales en fonction de ce critère. Ils possèdent une théorie de l’esprit et ils peuvent se mettre à la place de l’autre, ils savent ce que l’autre sait ou ignore. Autrement dit, les chimpanzés possèdent une des formes de conscience les plus complexes qui soit : la métacognition – qui était soi-disant jusqu’alors l’apanage des humains. Même des insectes possèdent une conscience immédiate.

De nombreux animaux, comme les pigeons, sont capables de former des catégories (encore une spécificité du genre humain qui s’effondre), or la catégorisation est ce qui nous permet d’ordonner intellectuellement notre environnement, de sortir du chaos qui nous entourerait sans cette faculté.

Indubitablement, nous ne sommes pas les rois de la création. Le professeur Gerhard Roth de l’université de Brême ajoute même : « Même si nous pouvons affirmer que nous sommes les plus intelligents, il n’est pas certain pour autant que nous soyons les plus sensés ».

Pourtant, comme le note avec justesse David Chauvet : « Peu de gens réalisent à quel point nos représentations de l’animal ont été bouleversées en trente ans, y compris par les éthologues eux-mêmes. L’animal est devenu un sujet, non pas parce que nos projections populaires et affectives nous le font voir ainsi, mais parce que les travaux scientifiques les plus modernes ne nous laissent pas le choix. [Pourtant] on ne nous enseigne pas que les animaux sont des êtres conscients. [...] Il n’est donc pas exagéré de dire que les connaissances populaires sur les animaux accusent un retard d’une trentaine d’années. » (1)

Même les scientifiques qui étudient les animaux et s’émerveillent de leurs capacités restent pour l’instant incroyablement timorés. Forts de leurs découvertes, ils devraient exiger que la place accordée aux animaux dans nos sociétés soit radicalement revue. Certes, il y a eu la Déclaration de Cambridge où, en 2012, un groupe international d’éminents chercheurs, spécialisés dans différentes disciplines neurologiques, a affirmé que : « La force des preuves nous amène à conclure que les humains ne sont pas seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. Des animaux non humains, notamment l’ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces telles que les pieuvres, possèdent également ces substrats neurologiques. »

Mais des millions, des milliards d’animaux continuent de souffrir à travers le monde comme si de rien n’était. Privés d’éléments aussi vitaux et élémentaires que l’espace, la lumière, l’air frais, les rapports sociaux, ils servent à fournir de la viande, de la fourrure, à divertir des humains dans une arène, un cirque, lors d’une partie de chasse, quand ils ne sont pas tués à petit feu dans des laboratoires ou agonisent pendant des heures sur les ponts des bateaux.

En regardant « Les animaux pensent-ils ? », on réalise d’ailleurs qu’à peu près rien ne nous est dit des conditions de vie des animaux étudiés par les scientifiques. Des bribes de phrases, des insinuations, nous font comprendre que certains ont probablement été capturés dans leur habitat naturel, que d’autres sont déplacés d’un centre à un autre au gré des besoins des chercheurs, au mépris de leurs liens sociaux. Quelles sont leurs conditions d’enfermement dans les centres de recherches ? Qu’est-il arrivé au corbeau qui est en partie déplumé ? Ces animaux ne s’ennuient-ils pas ? Ne sont-ils pas en partie sacrifiés pour satisfaire la curiosité humaine ? Frans de Waal, professeur de psychologie, s’interroge quant à lui sur la façon dont sont menées ces recherches et souligne comment les animaux y ont très souvent été, et peuvent encore être, confrontés à des situations inadaptées à leur morphologie ou, plus simplement, à notre anthropocentrisme forcené.

Au-delà de l’intérêt évident que constituent ces recherches sur la conscience et l’intelligence des animaux, elles ne devraient pas faire perdre de vue que le plus important n’est peut-être pas le degré ni la forme d’intelligence, mais la capacité qu’ont les animaux de ressentir des émotions et la souffrance. Et elles devraient avoir pour perspective essentielle et urgente une réforme concrète du sort que nous réservons aux animaux.

Clèm Guyard

Rediffusion du documentaire "Les animaux pensent-ils ?" sur ARTE : dim 07.09.2014 à 9h45 (aussi sur Youtube)

(1) David Chauvet, La mentaphobie tue les animaux, Droits des Animaux, 2008, p. 28.



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J’étais sensible à la cause animale depuis très longtemps, mais tout a changé lorsque j’ai rencontré Matthieu Ricard. En 1987, je l’ai croisé par hasard dans une salle d’attente et, interpellé de voir cet Européen habillé en moine bouddhiste, j’ai échangé quelques mots avec lui. Rien de particulier, mais à partir de cette rencontre je me suis intéressé au bouddhisme et, de là, j’ai compris l’importance de respecter toute vie animale. Je n’aurais plus tué une mouche, sauf que… je n’étais pas végétarien. Je pensais que je n’y arriverais jamais car j’aimais la viande et la charcuterie, et en plus j’en mangeais depuis très longtemps. Mais sur les réseaux sociaux, je voyais tellement de gens arriver à se passer de viande que je me suis dit : « Si tous ces gens y arrivent… Ils ne sont pas nés avec le dégoût de la viande, ils sont devenus végétariens, alors je peux y arriver aussi, il n’y a pas de raison ! » Et, il y a deux ans, j’ai commencé à me préparer à devenir végétarien.

Le végétarisme, « si les autres y arrivent, pourquoi pas moi ? »

Rétrospectivement, je me rends compte que ça n’a pas du tout été un passage difficile, qu’en quelques jours c’était fait, mais sur le moment ça ne me semblait pas si simple. Je vivais alors seul, et ce qui m’inquiétait le plus était que je ne cuisinais pas, autant par manque d’intérêt que de savoir-faire. Je mangeais beaucoup de plats préparés et je me suis vraiment demandé ce que j’allais manger en devenant végétarien. Puis, j’ai rapidement compris qu’il y avait plein de choses très simples à faire, et la classique mais néanmoins très bonne tarte moutarde-tomate a été ma première réalisation.

Pour ne pas risquer d’échouer, je m’étais aussi donné une sorte de soupape de sécurité : à l’inverse de Jeudi Veggie, j’avais décidé de m’autoriser à manger de la viande un jour par semaine – le jeudi ! Le premier jeudi, j’ai mangé un steak haché. Le second jeudi, j’avais déjà perdu l’envie de manger de la viande, alors j’ai bien sûr laissé tomber cette « sécurité ». Quand on devient végétarien, on n’ose souvent pas trop le dire au début, mais après on prend de l’assurance et ça peut devenir un atout, une fierté. C’est dans ma famille que, comme pour beaucoup de gens, ça n’a pas été le plus simple, mais aujourd’hui mon végétalisme y est bien accepté. En disant qu’on est végétarien, on sous-entend que notre conduite est juste, ce qui induit que celle des autres ne l’est pas. J’ai donc le sentiment qu’on les met en porte-à-faux alors qu’ils ont toujours fait comme ça, et la remise en question n’est pas évidente.

Pour les animaux et le végétalisme,

« j’ai vite eu envie d’en faire plus »

Dès que je suis devenu végétarien (puis rapidement végétalien), je me suis impliqué via Facebook pour les animaux, mais j’ai vite eu envie d’en faire plus. Comme j’ai la chance d’avoir du temps libre en tant que jeune retraité, je me suis dit que c’était dommage de ne pas l’utiliser pour une cause qui me tient à cœur. L214 correspond à mes valeurs, notamment parce qu’elle défend les animaux d’élevage, dont on entend très peu parler. Lors des actions de L214, on ne juge pas les gens, on les informe sur la réalité des faits, et c’est une approche que j’aime beaucoup. J’ai adhéré puis je suis passé à l’action avec L214. Je participe aussi à des actions d’autres associations en soutien aux animaux, mais pour moi, la défense animale et le végétalisme sont tellement liés qu’on ne peut parler de l’un sans parler de l’autre. J’aime surtout aller au-devant des gens, par exemple avec des tracts, et engager la conversation avec ceux qui en ont envie. Je suis intervenu deux fois dans un magasin bio, la première fois pour une présentation de L214 et du végétalisme, et la seconde fois pour une dégustation de Faux Gras, et ça s’est vraiment bien passé.

« Tout le monde peut agir autour de lui »

J’ai ce besoin d’informer parce que je n’ai qu’un regret, et je pense que tous les végétariens ont le même : celui de ne pas être devenu végétarien plus tôt. C’est encore pire pour moi car ça m’est venu assez tard. Je regrette surtout qu’il n’y ait pas eu quelqu’un qui soit venu me dire plus tôt ce que je dis aux gens maintenant. J’ai envie d’ouvrir les yeux aux gens, de leur dire : « Informez-vous, creusez le sujet, allez voir ! » Bien sûr, quand on tombe sur des gens qui ne sont pas du tout réceptifs ça peut être frustrant, mais je me focalise surtout sur le positif, et la plus belle des récompenses est d’arriver à rendre une personne végétarienne, parce que cette personne-là va aussi transmettre de l’info et que ça va se démultiplier. Tout le monde peut agir autour de lui, que ce soit sur le terrain, en discutant, en soutenant une asso, le port d’un T-shirt ou d’un badge peut aussi permettre d’engager une discussion, et bien sûr il y a les réseaux sociaux. Ce n’est pas avec une seule conversation que les gens vont changer d’habitude alimentaire, mais arriver à donner envie aux gens d’aller plus loin dans leur réflexion sur les animaux est toujours positif.

photo : Merry Photography


Bannière Plaidoyer pour les animaux

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Le dernier essai de Matthieu Ricard, Plaidoyer pour  les animaux, est un appel percutant en faveur des animaux. Suite logique de ses deux précédents plaidoyers (sur le bonheur et sur l’altruisme), ce livre consacré aux animaux s’imposait car l’altruisme, la compassion et la bienveillance devraient inclure tous les êtres sensibles.

Couverture du livre Plaidoyer pour les animaux - PochePour Matthieu Ricard, nous ne pouvons pas prétendre être civilisés tant que spécisme et carnisme dirigent nos actes et que les animaux ne seront pas protégés. Les animaux, nos concitoyens sur Terre, ont des intérêts propres à vivre et à ne pas souffrir et rien ne justifie qu’ils soient utilisés pour assouvir nos désirs, sinon que nous sommes les plus forts. Nous les faisons naître par centaines de millions afin d’alimenter les industries de la mort, les élevages où règnent des conditions de vie épouvantables et les abattoirs sont gardés comme des forteresses, tandis que des représentations bucoliques de vaches et de cochons heureux endorment les consciences pour que le massacre se perpétue. C’est ainsi que chaque année 60 milliards d’animaux terrestres et plus de 1 000 milliards d’animaux marins sont tués dans le monde pour notre consommation, et que des centaines de milliers d’animaux sacrifiés dans les laboratoires, tandis que d'autres sont victimes de la mode, de nos loisirs et de divers trafics juteux.

Si « les animaux sont les premières victimes et doivent être protégés pour eux-mêmes », l’exploitation des animaux est lourde de conséquences pour la santé publique, l’environnement, et constitue un facteur aggravant de la faim dans le monde alors que le végétarisme est source de bienfaits pour la santé humaine, l’auteur souligne aussi que « ceux qui disent se préoccuper du bien-être des êtres humains et de la préservation de notre environnement devraient, ne serait-ce que pour cette seule raison, devenir végétariens. »

Par cet essai, fruit d’une réflexion poussée qui synthétise des années de réflexions philosophiques, psychologiques, éthologiques et écologiques, Matthieu Ricard démontre que nous avons des devoirs éthiques envers les animaux, et qu’il est plus que temps que nous passions aux actes.

Matthieu Ricard, Plaidoyer pour les animaux, Paris, Pocket, octobre 2015.
Livre disponible sur la boutique de L124.

 

                                                                                              Matthieu Ricard à la conférence du 30 mai

Matthieu Ricard et des membres de L214 à la conférence La libétation animale, et après ?
à Paris (La Villette) 30 mai 2015



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Dans son dernier livre, toujours consacré à la question animale, Florence Burgat sort de son domaine de prédilection – la philosophie -, et de sa culture pour nous entraîner en Inde. Avec cet ouvrage, Ahiṃsā. Violence et non-violence envers les animaux en Inde, nous l’accompagnons durant une vingtaine de jours dans ce pays qu’elle a - courageusement ou inconsciemment - pris le parti de découvrir sans méthode ni savoir, sans idée préconçue sinon les plus communes (les « vaches sacrées », le pays du végétarisme… ).

En raison notamment de textes classiques indiens profondément empreints de compassion pour tous les êtres sensibles, du charisme du Mahatma qui prônait sans relâche l’ahiṃsā (non-violence qui inclut une dimension de bienveillance) et du végétarisme valorisé par plusieurs religions indiennes (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme), l’Inde apparaît encore comme un modèle en ce qui concerne les animaux. Mais cette image de l’Inde, en tant que fondatrice de la non-violence, de la protection et des soins envers les animaux, est-elle réellement et encore pertinente ?

La première partie de l’ouvrage, intitulée Journal indien, nous permet de suivre Florence Burgat jour après jour, pas à pas dans un pays où tout lui est étranger, où les repères les plus communs disparaissent tandis que la fatigue exacerbe chaque difficulté – et ce ne sont pas elles qui manquent. Rédigé à partir des notes prises lors de son premier voyage de recherche en Inde, en février 1998, ce Journal indien restitue fidèlement de ce qu’elle voit d’« un regard non informé, par conséquent dépourvu de la distance que procure un savoir, aussi lacunaire soit-il. » Car tandis que Florence Burgat s’applique à collecter des données concernant les mouvements de défense des animaux, elle fait l’expérience de l’Inde immense, indiscernable et complexe. Insupportable de bruits, de crasse, de pollutions, d’odeurs, de chaleur. Sublime, aussi. En rapportant fidèlement et simplement dans son journal ce qu’elle voit chaque jour, sans tenter d’arrondir des angles souvent difficiles voire douloureux, l’auteure se raconte aussi, et la profonde empreinte de notre culture occidentale transparaît à travers une Mother India qui n’en finit pas de nous dérouter et de nous stupéfier.

Au fil des 110 pages de son Journal indien, l’auteure ne se, et ne nous, ménage pas. Visitant sans relâche associations et refuges pour animaux, enchaînant les rendez-vous, elle raconte le choc que constitue pour elle la rencontre avec l’Inde, pays de tous les paradoxes, et ne cache pas la fascination extrême qu’exercent sur elles ces personnes rayonnantes entièrement dévouées aux chiens faméliques, rongés par la gale et autres parasites – ces chiens de rue, traqués, inutilement électrocutés par dizaine de milliers depuis des décennies, mais pour lesquels des campagnes de stérilisations et de vaccination se mettent enfin peu à peu en place. Elle apprend que les animaux ne sont pas épargnés par la vivisection, que nombre de chiens, bovins et oiseaux sont blessés ou tués par le trafic croissant, que les vaches sont transportées dans des conditions épouvantables à travers tout le pays avant d’être égorgées à vif dans de sordides abattoirs (légaux ou non ; en 1997, le gouvernement découvre 36 000 abattoirs illégaux). Gandhi, déjà, dénonçait l’hypocrisie des hindous qui vendaient les « vaches sacrées » aux bouchers musulmans. Aucune réforme concernant l’abattage des animaux n’est entreprise par le gouvernement, notamment par crainte de froisser l’une ou l’autre des nombreuses communautés religieuses qui composent l’Inde.


Vache se nourrissant de carton (Inde)

Elle nous parle de ces hommes qui, tous les matins depuis douze ans, entravent l’entrée des animaux aux abattoirs de Mumbai. Invariablement arrêtés et conduits au commissariat, ils sont retenus le temps que les animaux soient tués. Elle visite, entre autres, la Société pour la prévention de la cruauté contre les animaux (SCPA) à Mumbai et, à Delhi, le Jaïn Birds Hospital, un sanctuaire pour chevaux et ânes géré par des Turcs musulmans, et le Sanjay Gandhi Memorial Animal Care Center, qui se révèle être un insupportable mouroir où, faute de moyens et de savoir-faire, chiens, bovins et singes meurent lentement de faim et de maladies…. Elle se rend dans des goshalas et des pinjrapoles, institutions d’accueil pour animaux improductifs, âgés, informes ou abandonnés, dont les premières formes remontent à trois mille ans. S’ils abritent souvent majoritairement des bovins, on y rencontre aussi des lapins, des poules, des oies, des daims… Les animaux y sont amenés par leur ancien propriétaire, d’autres trouvés errants, ou achetés sur les marchés. Certains centres retirent un certain profit de la vente du lait, mais les vaches ne sont traites que lorsque que leur veau a terminé sa tétée. Les vaches y font parfois l’objet d’une telle douceur que l’auteure note que « Le fait de les traiter avec tant de respect laisse se développer en elles une majesté et une grâce tranquille, qu’écrase d’emblée la violence de la plupart des activités habituelles, où les animaux, simples moyens malmenés, sont réduits à la peur des gestes brutaux et assassins. »

Constituée de données sur la condition animale en Inde, la postface éclaire les faits rapportés dans le Journal. Florence Burgat y propose des éléments concernant la législation indienne, analyse le mythe des « vaches sacrées », relève l’existence des sacrifices animaux dans l’hindouisme et de mouvements végétariens dans la communauté musulmane, et fournit des éléments historiques et anthropologiques. Enfin, le livre s’achève sur des textes de Gandhi inédits en français et une présentation du Bureau de la protection animale en Inde (AWBI) de Madras.


Pigeon recueilli au Delhi bird's hospital

La lecture de Ahiṃsā. Violence et non-violence envers les animaux en Inde déroute autant que cette Inde, perpétuellement tiraillée entre les diverses influences qui l’ont construite. S’il s’avère que par bien des aspects le sort des animaux y est aussi dur qu’ailleurs, que l’Inde est même le deuxième pays au monde exportateur de cuir, c’est un pays dans lequel le végétarisme est encore fortement valorisé (malgré une consommation de viande en augmentation) et où la bienveillance envers les animaux peut se développer d’une façon admirable.

Mais l’Inde n’a, heureusement, pas l’exclusivité de la compassion. J’en veux pour preuve la mobilisation tout récente en Allemagne des riverains d’une exploitation laitière qui, décidés à ne pas laisser le troupeau partir pour l’abattoir, ont racheté toutes les vaches et ont créé l’association Kuhrettung Rhein-Berg afin de financer leur nourriture et leurs soins. Gageons que ce goshala occidental est le premier d’une longue série !


Dans un goshala

Florence Burgat, Ahiṃsā. Violence et non-violence envers les animaux en Inde, éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 2014, 12€.


J’avance les yeux vers le sol

  • Article du Jeudi 17 avril 2014

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J’avance les yeux vers le sol
Ont-ils si peu d’humanité ?
Pourquoi toute cette brutalité ?
Je tremble dans ce sous-sol

Le soleil inonde mon paradis
Le parfum de ma mère
L’odeur de la terre
La chaleur de la vie

La séparation sans raison
Ont-ils si peu de compassion ?
Pourquoi toute cette humiliation ?
Enfermé dans ce camion nauséabond

Nos courses de folie
La joie des enfants
La douce caresse du vent
Le bonheur d’être en vie

Le froid m’a engourdi
Ont-ils si peu de sagesse
Pour nous infliger tant de détresse ?
Le doute m’a envahi

Je revois leur émotion
Moi qui croyais à leur affection
Était-ce une illusion ?
L’effusion d’amour le fruit de mon imagination ?

L’enfer au bout du couloir
Pour moi qui leur faisais confiance
Cette abomination n’a pas de sens
Je cède au désespoir

J’aperçois le bourreau
Prêt à donner la mort
Quel triste sort
Que celui d’un agneau

Chris

texte alternatif



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Par Cheri Ezell-Vandersluis, co-fondatrice du Maple Farm Sanctuary

 

Laissez-moi tout d’abord vous dire que j’ai toujours aimé les animaux, mais que j’ai grandi dans une société qui les traite comme des possessions, des biens – le monde du steak-frites. J’ignorais totalement que la chair que je consommais provenait de vaches aux grands yeux et d’innocents poulets plein de plumes. Et quand je me suis rendu compte que je voulais travailler avec les animaux, cela m’a pris du temps et plusieurs leçons de vie avant de trouver un travail qui leur soit réellement favorable.

 

Ma première prise de conscience arriva alors que j’étais employée par un fabricant pharmaceutique, à la fois comme technicienne en histologie (études des tissus biologiques, ndlr) et comme – tenez-vous bien – technicienne de salle d’autopsie. On m’assura que cette recherche était bénéfique pour l’humanité, et le meurtre des animaux était appelé « sacrifice ». Dans le registre dans lequel nous inscrivions les résultats des autopsies, on ne tuait personne, on « sacrifiait des numéros ».

 

Je me souviens, peu après avoir commencé ce job, aller à l’endroit où on encageait les chiens – de mignons petits beagles –, où on leur administrait systématiquement des composés tels que des accélérateurs de croissance, des antibiotiques, de la dopamine, et une multitude d’autres substances encore. Je leur parlais, les caressais à travers les barreaux des cages, tout en regardant dans leurs yeux pleins de confiance. Je ne le fis que quelques jours avant d’être prise et réprimandée pour ce comportement. On m’expliqua que les animaux de tests ne devaient avoir aucun contact humain autre que ceux destinés à les nourrir, les nettoyer, les examiner et leur administrer divers composés car tout témoignage d’affection provoquerait chez l’animal une volonté de vivre et affecterait négativement leur réaction aux substances testées. J’essayai de vivre avec cette justification pendant à peu près quatre ans avant de démissionner. Ma vie de découverte avait commencé.

 

Mon emploi suivant fut dans un aquarium. Et alors que nous étions beaucoup à adorer les animaux et à prendre soin d’eux, nous travaillions pour des gens qui les exploitaient pour s’en mettre plein les poches. Mon poste consistait à nourrir et à surveiller l’état de santé des milliers de poissons et des quelques mammifères marins, à m’assurer de la qualité de l’eau, à aider le personnel à s’occuper des mammifères et à les assister dans les autopsies.

Quand l’aquarium reçut quatre dauphins, je me sentis privilégiée de pouvoir nager avec eux durant leur ajustement à la captivité. Mais un mauvais jugement de la part du management ruina cette vision. Un bassin annexe, séparé du bassin principal, était divisé en quatre sections. Ces sections étaient utilisées pour maintenir les dauphins séparés, une forme de punition pour ne pas avoir réalisé correctement un numéro devant les clients spectateurs. Tandis que chaque section était entourée d’une tuyauterie en métal, elles étaient séparées l’une de l’autre par du filet en nylon. Les dresseurs essayèrent d’avertir le management qu’un accident finirait par se produire, mais ils ne furent pas écoutés.

 

Un matin très tôt, j’entendis les cris aigus des dauphins. On ne parle peut-être pas le même langage, mais l’angoisse, la tristesse et la frustration sont facilement traduisibles. Un des dauphins mâles s’était pris le nez dans le filet et, en essayant de se libérer, il l’avait emmêlé davantage et était resté coincé sous la surface de l’eau. Dans la nature, si un dauphin est malade ou blessé, les autres lui viennent en aide et le poussent à la surface pour qu’il puisse respirer. Dans cette situation de captivité, les autres dauphins avaient seulement pu regarder leur compagnon se noyer lentement.

Un de mes collègues et moi plongeâmes avec un couteau en espérant couper les mailles du filet, mais elles s’étaient tellement resserrées autour du nez du dauphin que l’on ne put l’en défaire. Nous ne pûmes que découper le filet tout autour et ramener à la surface son corps sans vie. Peu après, le dauphin fut remplacé par un autre capturé en mer, le filet fut remplacé par un grillage métallique, et le spectacle continua.

Je quittai l’aquarium par la suite et passai un peu de temps chez un graphiste avant de décider que j’allais devenir éleveuse de chèvres. Je rencontrai d’ailleurs mon mari, Jim, en récupérant des chèvres pour mon élevage. Il vendait ses vaches laitières et se préparait à élever des génisses de remplacement. Nous devînmes inséparables.

 

Un jour, j’entrai dans la grange pendant qu’il était à la traite et remarquai une génisse manifestement malade. Quand je lui demandai ce qui lui arriverait, il me répondit que malgré la maladie, la génisse serait vendue à un marchand de bétail puis revendue pour sa viande. À l’époque, j’avais un peu d’argent de côté et je le suppliai de me laisser m’occuper de la génisse malade. Il accepta à contrecœur. J’emmenai la génisse à la clinique vétérinaire de Tufts, où le vétérinaire commença à la transfuser et à lui donner des antibiotiques. Il me dit que si je l’avais laissée sans soins un jour de plus, elle serait morte. Quand elle fut remise, je la ramenai à la ferme où elle devint finalement une vache laitière.

 

Avec le temps, nos consciences ne nous permettraient plus de continuer à traire nos vaches dans le but de produire des produits laitiers. À la place, nous augmentâmes le nombre de nos chèvres et commençâmes à vendre leur lait. Cette activité présentait néanmoins un sous-produit gênant, et notre problème était « que faire de tous ces chevreaux ? »

 

Dans certaines communautés ethniques, c’est la tradition de manger de la viande de chevreau pendant les vacances de Pâques. Les personnes d’origines grecque et portugaise, qui avaient entendu parler de nous, nous accablaient pendant cette période. Nous pesions les chevreaux de 11 à 15 kg et les clients payaient. Les animaux étaient alors ligotés, attrapés comme des valises et littéralement jetés à l’arrière d’un camion ou d’un pick-up. Ces bébés me regardaient dans les yeux avec terreur et incompréhension. Jim et moi connaissions leur destin. Ayant été dans l’industrie laitière pendant toute sa vie, Jim avait essayé de m’endurcir. Nous ne pouvions pas garder tous les chevreaux, et peu de gens veulent d’une chèvre comme animal de compagnie.
 

Souvent Jim et moi sommes restés à la porte en écoutant nos bébés chevreaux crier pendant qu’on les emmenait. C’est à l’un de ces instants que lui et moi nous sommes regardés avec les larmes aux yeux et avons commencé notre chemin vers une vie sans meurtre. Ce fut une période effrayante pour nous car le lait de chèvre et les chevreaux faisaient partie de nos revenus pour soutenir l’activité de la ferme.
 

Nous partîmes en quête d’une personne pour nous aider à changer de voie et nous aider avec les animaux. Nous contactâmes PETA et je parlai à une personne merveilleuse qui me rassura, entre mes sanglots, que nous faisions le bon choix. Pour alléger la charge financière, on nous donna une liste de sanctuaires pour animaux de ferme à appeler qui pourraient éventuellement accueillir quelques chèvres. Après plusieurs appels à des refuges sans place disponible, nous trouvâmes OohMahNee. Les fondateurs Cayce Mell et Jason Tracy nous assurèrent que nous faisions effectivement le bon choix. Ca me faisait mal au cœur. J’aimais mes chèvres et devoir les abandonner fut difficile bien que je sache qu’elles seraient en lieu sûr. Après une longue réflexion, nous envoyâmes la moitié de notre troupeau aux sanctuaires OohMahNee et PIGs. Mes sentiments furent partagés ce jour-là, mais Cayce et Jason étaient mes anges gardiens et nous réconfortèrent pendant cette période de détresse.
 

Aujourd’hui, Jim et moi avons adopté un mode de vie végane et possédons notre propre petit sanctuaire dans le Massachusetts, Maple Farm Sanctuary. Un endroit sûr et plein d’amour pour les animaux de ferme, où ils vivent le restant de leurs jours en paix, libres de vagabonder dans la prairie.


traduit par Thibaut Emler

crédits photos :

- chien beagle  BUAV

- dauphin  lolilujah/creative commons

- vache : James / creative commons

- chevreau : James Nord / creative commons

- refuge : Maple Farm Sanctuary


Hommage au chevaux espagnols

  • Article du Dimanche 30 mars 2014

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Témoignage personnel

L’été 2001, alors que je séjournais au sud de l’Espagne dans une écurie estampillée “caballos de pura raza española”, où transitait en réalité toutes sortes de chevaux, j’appris que le propriétaire des lieux allait convoyer des chevaux vers la France.

À l’avant du van, on chargea le fleuron des élevages, je n’ai guère de souvenirs des chevaux sélectionnés, sinon l’un d’entre eux, un bel étalon auquel je m’étais attachée et qu’il était triste de laisser partir, bien qu’on m’assura qu’il avait trouvé un propriétaire sérieux.


Le bel étalon PRE

En revanche, commença une curieuse opération pour ceux qui devaient être chargés à l’arrière : ils recevaient chacun des numéros sur la croupe à la bombe orange fluo. Je questionnai le palefrenier qui m’informa qu’il s’agissait du “sceau” de l’abattoir. En effet, les jours précédents, ils étaient arrivés d’un peu partout, afin d’être regroupés pour leur dernier convoi. Et ceux-là, je me souviens précisément de chacun d’eux...

ll y avait ce vieux percheron, qui avait eu le dernier privilège d’être hébergé en boxe. Cette petite jument, que je fus chargée de tester afin de savoir si elle était débourrée (ce qui constituerait son passeport pour continuer à vivre). Ce poulain vaguement typé arabe qui ne présentait pas de tare particulière mais auquel on ne daigna même pas soigner une blessure de transport sur un antérieur. Cette jument espagnole en voie de paralysie et qu’on dût lever à coup de bâton afin de la faire monter dans le camion. Deux juments estropiées, dont j’ignore si elles souffraient de malformations superficielles (ayant le malheur de les rendre inesthétiques), de maltraitance ou les deux. Tout ce que je sais, c’est qu’on sauva la “perla”, pour sa robe café-au-lait très prisée car relativement rare en tant que repoductrice. Et enfin, j’assista éberluée, au marquage d’un “colino”, comprenez cheval auquel on a écourté la queue. Pourquoi son cas m’interpelait davantage que les autres ? Je l’avais aperçu dans la carrière, je ne me souviens plus s’il s’agissait d’un hongre ou d’une jument, mais c’était un très joli bai, à qui on n’a visiblement pas laissé sa chance sous prétexte que le débourrage n’était pas aisé. Dans ce cas, on catalogue “insoumis, irrécupérable”. Du haut de mes 17 ans, il ne m’avait pas fallu longtemps pour voir que ce cheval n’était pas vicieux mais probablement traumatisé. Et des traumatisés, là-bas, j’en ai vu d’autres, à l’image précise du bel étalon chargé à l’avant dont les origines avaient comme par magie insufflé le parti de la patience pour mener à bien son dressage.

En résumé, tous ces chevaux dont on se débarrassait, allaient traverser tout un pays de sud en nord en camion, en plein été. Les locaux ne partageant guère le goût des français pour la viande équine mais ne crachant pas sur ce profit inaccessible dans leur propre pays.

C’est ainsi que sont condamnés les vieux, les jeunes nés accidentellement, les malades, les moches, les traumatisés. Bref, les indésirables, les inadaptés.
Finalement les chevaux ont un avantage sur nous les Hommes, si l’on en juge par le cas de la “perla”, qui dût son salut à sa différence de couleur.


L'inconvénient d'être né (pour 180 jours)

  • Article du Mardi 25 février 2014

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Magazine Marianne

Où et comment produit-on « la viande » ? Est-ce qu'on veut vraiment le savoir ? Et quand on l'apprend, on fait comment ? On détourne le regard ? On change ? On se laisse porter par cette prise de conscience ?

Peut-on revenir en arrière ?

Pas vraiment ! 180 jours, le roman d'Isabelle Sorente parle, nous dit Victoria Luta, de l'impossibilité de tout retour en arrière. Vous vous reconnaissez dans l'histoire de son protagoniste ?

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« Un porc à ton avis, c'est quelqu'un ou quelque chose ? »

180 jours est la durée de vie d'un être sensible venu au monde par insémination artificielle, sevré, engraissé, sacrifié et découpé pour devenir « de la viande » : du jambon, du lardon, du boudin, des côtes grillées, de la saucisse, du museau au vinaigre, de la gélatine pour les bonbons. Se figurer – en regardant le jambon, le lardon, le boudin, les côtes grillées, la saucisse, le museau au vinaigre, les bonbons – le trajet en sens inverse, prendre conscience que tous ces « produits » ont été, d'abord et avant tout, les morceaux du corps d'un être ayant respiré, vécu et tissé des liens sociaux dont il a été arraché, cela tient, aujourd'hui, d'une difficulté entretenue par tous les moyens dans notre société.

De nos jours, les élevages et les abattoirs sont des lieux industrialisés, normés, hygiénisés, aseptisés. Les derniers sont situés généralement bien loin des yeux et des consciences des consommateurs. Ce sont des entreprises où la mise à mort des bêtes fait oublier, par sa cadence infernale, « la matière » qui s'y trouve, où les maladies professionnelles pullulent, les cauchemars « de la découpe » et les cris entendus sans arrêt hantant les vies des employés en dehors de ces murs ensanglantés. L'opacité sert le commerce : une telle incapacité à voir des évidences, soigneusement cultivée, fait que le consommateur peut continuer à acheter et à manger, sans se poser trop de questions, du jambon, du lardon, des côtes grillées, de la saucisse, du museau au vinaigre, des bonbons gélatineux.

Être et savoir

Martin Enders, le narrateur de 180 jours, à la quarantaine tiède et raisonnable, semble assez confortablement installé dans sa vie partagée entre être et savoir. Mais il a la (mal)chance de se poser des questions. Il le fait par vocation et avec de la méthode, en tant que professeur de philosophie dans une université parisienne. Quand il sera chargé de préparer un séminaire sur un sujet qui lui demeure peu connu – « l'animal » –, il partira donc visiter une porcherie industrielle afin d'y puiser les idées nécessaires. A partir de là, toute sa vie va changer. Profondément.

« Son » roman s’ouvre par un sursaut nocturne et finit dans un spasme cérébral : voici la trajectoire habituelle des « rescapés ». Entre ces deux moments, Martin Enders passe du temps à la Source, « exploitation » abritant 15 000 porcs et six employés, et connaît la métamorphose que toute descente en enfer procure. Son regard s'en saisit dès le premier instant : « Les sept bâtiments parallèles attendaient derrière la colline, de loin, ils rassemblaient aux centres commerciaux en bordure d'autoroute avec leurs magasins de pièces détachées ou de meubles en kit. Sauf que les pièces étaient vivantes » (p. 137). Ces bâtiments délimitent les étapes de l'existence d'un cochon vivant 180 jours, passant de la conception par l'engraissement, pour être enfin prêt pour « l'embarquement » auquel il avait été destiné avant qu'il ne soit né.

Le roman d'Isabelle Sorente, 180 jours (Éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 2013), nous livre, à la première personne, le récit d'une plongée dans une révélation des plus déconvenables : Martin Enders comprend comment se produit, de nos jours, ce que l'on appelle « la viande ». (Est-ce un hasard ? En était-il « prédestiné » par les échos fragilisants de son adolescence brimée ? Avait-il connu, de par ses expériences, des mises en situation d'empathie ? La fille de son supérieur universitaire, Tico, qui refuse la viande et se montre douée à irriter les adultes bienséants, lui a-t-elle instillé un doute initial ?) Le choc cognitif et émotionnel de Martin Enders est aussi simple et aussi torturant que cela. Il en sortira laminé.

L'enfer

La découverte dont Martin Enders est sujet brûle l'intellect, perturbe la sensibilité, dérègle le corps et trouble les sens. Sa vie sociale et intime sera, elle aussi, tourmentée jusqu'aux dernières conséquences. Le savoir qu'il acquiert à la Source fissure, brise et finit par dévorer son être, au propre et au figuré.

L'intercesseur de sa descente en enfer est, pour le philosophe de la capitale, un jeune porcher à bout de souffle, aux poumons chargés des toxines et au sobriquet romantique à la Dumas fils : Camélia. Une amitié atypique se lie entre Enders et cet homme qui a l'insomnie tenace et les joues creuses, qui se montre rongé par des questions, tenaillé par des doutes et sait tenir un drôle de discours : « ...ces femelles qu'on insémine à peine elles ont mis bas, si tu voyais comme elles te regardent quand leurs petits partent pour le bâtiment D (Post-Sevrage). Certaines chialent, elles deviennent folles. Et sept jours plus tard, elles sont de nouveau en chaleur. Le stress les inonde d'hormones qui donnent envie de remettre ça. La nature est une salope, ce qui arrange bien la production. Elles accouchent en même temps, elles stressent en même temps, elles sont chaudes en même temps et leurs petits partent par le même camion. Et ça recommence. Toute cette vie qui n'arrête pas, c'est comme une lumière toujours allumée qui supplierait qu'on la laisse s'éteindre. Comme si je forçais quelqu'un à ne jamais dormir » (p. 152).

Le désordre commence, comme dans toute histoire initiatique, par un interdit transgressé : Camélia donne un nom à un animal assigné à la « production » chiffrée. Il appelle Marina une femelle mettant bas sans cesse, « la truie numéro 1000788 » (p. 246). Or, reconnaître une identité à un être vivant dans cet univers concentrationnaire représente un scandale, la faille qui ouvre les consciences et permet à la tragédie des humains et des bêtes de s'y propager comme un vent de folie.


En proie à une consternation fascinée, Enders retourne plusieurs fois à la porcherie de la Source. Immergé dans le milieu « des paquets de chair rose qui gigotent » (p. 67), confronté aux limites de son être et de son savoir, guetté par l'angoisse et des épisodes d'hypervigilance, pour Enders, le porc devient son « autre » viscéralement proche, son double inavouable, son reflet meurtri, voire meurtrier (un épisode d'une grande force épique raconte l'infanticide de Marina, la truie « clairvoyante » à l’œil bordé de noir, qui a l'air de supprimer consciemment ses porcelets destinés à l'abattoir). Enders se découvre un ressenti solidaire avec le porc, et le porc, à son tour, semble le regarder d'un œil philosophe et médusant. On assiste à l'animalisation de l'humain et à l'humanisation de l'animal, à une fonte d'identités magistralement et minutieusement décrite.

Parmi tous les « symptômes » étranges de la porcherie, le plus intéressant – en ordre humain et romanesque – est sans doute le jet-lag, contretemps provoquant l’hypertrophie d'une sensibilité générique, tant humaine qu'animale :

« Le décalage entre la porcherie et le monde extérieur ne se manifestait pas seulement par de la nervosité ou des troubles de sommeil, il modifiait le rapport entre les individus, décalait les uns par rapport aux autres. Ce qui m'avait réveillé était la sensation qu'à cet instant même, Camélia se réveillait. Soudain quelqu'un se retrouve à la place de quelqu'un d'autre, une truie apparaît dans le champ de vision, là où ne devrait apparaître personne. Comme si ceux qui souffraient de jet-lag gagnaient un degré de liberté supplémentaire, une mobilité qui leur permettait de s’échanger les uns contre les autres. Il semble que le centre de gravité soit décalé, le cœur bat plus fort, mais pas dans la poitrine : tout l'espace palpite. Sensation angoissante de frôler la trame de la réalité, comme un poisson qui glisse entre les mailles du filet, un fugitif qui échappe au réseau de caméras, un porc qui passe un pied dans le caillebotis. Des milliers d'yeux semblaient braqués sur moi, comme si les animaux pris dans le filet espéraient tous ensemble que l'un d'entre eux s'en sortirait.

J'étais nu et j'étais seul.

D'abord le sentiment d'être relié à des vies inconnues me réchauffa le cœur. Et aussitôt vint la certitude que j'allais faire du mal à quelqu'un que je ne connaissais pas encore. Que ce mal, à défaut d'être fait, était déjà tissé, comme mon corps à la vie entière » (pp. 175-176).

Son regard impitoyable sur la condition humaine reflétée dans la condition animale fait que tout retour en arrière, pour regagner l'ignorance et revenir à la vie ordinaire, s'avère impossible pour Martin Enders. Il finira par porter le fardeau de la lucidité et, dans sa chair, les stigmates de cette expérience : pour son gain d'humanité, il subit une perte corporelle (un sacrifice de plus), devenant boiteux suite à un accident dans l'élevage. (« Le boiteux » était aussi le nom du seul porcelet survivant de la portée que Marina avait tuée. Le jeu des miroirs et d'identifications multiples ne cesse de nous surprendre.) Il écrit son récit, on l'apprend à la fin, en attendant un enfant.

L'indicible vérité

Les nuances de la stupeur et du malaise, le décalage infiltré entre des consciences jadis apparentées, l'effondrement des certitudes et l'air invraisemblable dont le monde, vu d'une porcherie, s’imprègne sont brillamment restitués par Isabelle Sorente. Mais le plus remarquable, dans son roman, c'est qu'il advient également un hymne étrange et douloureux à la vie pas encore conçue, pas encore née, mais déjà morte : un paradoxe et une performance d'ordre non pas philosophique, mais littéraire – l'un des bénéfices secondaires d'un sujet fort traité par un écrivain plein de finesse.

Puisque la brutale prise de conscience de Martin Enders détermine une remise en cause intégrale, happant – comme dans tout roman qui porte bien son nom – la raison, le langage même et ses fonctions : ce qu'il vit et ce qu'il éprouve, le philosophe atterri dans la porcherie, tient par excellence de l'indicible lourd, de l'incommunicable, des vérités faites pour être vécues en solitaire. Ainsi, tout son récit se nourrit de la décomposition : processus propre à la viande au premier abord, dirait-on, mais que l'on découvre contaminant aussi le verbe et l'affect. Parler, c'est trahir. Le contenu des mots simples change jusqu'à l’incompréhension parmi les siens. Comment survivre, quand on devient le vecteur d'une vérité indicible ? Comment garder la raison au milieu d'une poussière rappelant les particules de vie amenées au monde pour se faire tuer à la chaîne ? Comment se résigner à enfanter, quand procréer signifie perpétuer la souffrance du monde souffrant ? A l'aide de quelles ruses revenir dans la société des humains quand on s'y sent irrévocablement étranger ?

Dans une chronique automnale, le roman d'Isabelle Sorente a été vu comme « la claque de la rentrée ». Je confirme : j'ai lu ce livre époustouflant avec un vif intérêt, en me réjouissant que le sujet de la condition animale soit traité sous l'angle de la fiction avec une telle maîtrise, et l'expérience de son protagoniste a résonné, pour moi aussi, comme une bonne gifle. Mais je savais que c'est incontournable : ouvrir les yeux sur les élevages et les abattoirs ne peut être qu'une plongée dans une lucidité inévitablement inconfortable. Et ce n'est peut-être pas par hasard : « s'il entre dans la lucidité tant d'ambiguïté et de trouble, c'est qu'elle est le résultat du mauvais usage que nous avons fait de nos veilles » (Emil M. Cioran).

Victoria Luta



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Récit d'Anne-Lorraine, adhérente L214 et bénévole au refuge GroinGroin

Grâce à un appel relayé par L214, j’ai pu faire connaissance avec l’association GroinGroin, un superbe refuge essentiellement voué au sauvetage de cochons nains/vietnamiens/miniatures mais pas que…

L'association

GroinGroin est une association créée pour aider des cochons abandonnés à trouver un foyer sûr et aimant chez des adoptants sélectionnés. C’est aussi un réseau de ressources, de conseils et d’entraide. Avoir un petit cochon à la maison demande des connaissances particulières pour que le compagnonnage soit idyllique.

Le refuge

En 2006, l’association crée le refuge pour faire face aux difficultés de placements des cas les plus complexes. Qu’il soit malade ou qu’il ait un caractère de cochon, chaque groin a droit à un toit. L’une des fondatrices de l’association fait le grand saut, abandonne son métier pour se consacrer totalement aux cochons. Elle achète près du Mans, dans la Sarthe, une petite ferme avec quelques hectares parfaits pour recevoir les groins abandonnés. Chaleureuse et pleine d’humour, Caroline a un caractère bien trempé et un amour sans limite pour ses groins.


Dynamite et la grande Carla

La ferme est charmante, de taille humaine, familiale. Autour de la cour, d’un côté la petite maison de Caroline et une chambre pour les bénévoles. Une grange qui sert au stockage de nourriture et d’outils d’un côté, chalets à cochons de l’autre. Et des parcs où quasiment tout le monde possède son petit studio individuel. Face à la maison, le parc des deux filles de la maison, Marge et Rosalie. La nuit, elles rentrent dans la maison, au chaud dans un amas de couvertures qu’elles arrangent à grand bruit pour y faire leur nid.

GroinGroin héberge une soixantaine d’animaux. Tout est pensé pour que, quoi qu’il arrive, même les journées sans aide de bénévoles, Caroline puisse assurer à chacun sa ration de nourriture, eau propre et soins affectueux. Des journées très pleines où rien n’est laissé au hasard. Même seule, Caroline peut y faire face, elle est attachée à cette indépendance qui est aussi la garantie que les animaux ne manqueront jamais de rien.

Les subsides de l’association sont constitués des dons qu’elle reçoit, de la vente de nourriture spécialement élaborée pour les groins. GroinGroin fait aussi pension pour cochons et chevaux quand leurs humains ne peuvent les emmener dans leurs déplacements. Sécurité, confort et qualité de vie assurée…

Les cochons

Il y a sur place une quarantaine de cochons, presque tous nains à l’exception de Carla, Giula et Dynamite. Ils sont répartis suivant leurs besoins, leurs caractères, dans des enclos différents. Les groins très âgés qui commencent à avoir des difficultés pour se déplacer d’un côté, les plus jeunes en face. Raymond et Huguette, un couple charmant, ont leurs appartements privés, les plus fragiles ont des niches chauffées… Dans chaque enclos, il y a assez de niches, généreusement paillées, pour que chacun dispose de son petit coin privé. Généralement, ils se mettent plutôt à deux par chambre mais GroinGroin ne lésine pas sur le confort.


Huguette et Raymond

Les chiens surveillent...

Candy la dinde et sa copine Cocotte, une poulette, se baladent librement et vont visiter les uns et les autres, Cocotte n’hésitant pas à monter sur le tracteur ou sur le dos d’un cochon pour faciliter ses déplacements ou avoir un meilleur point de vue. Colette la chèvre dispose de son studio perso et se balade tranquillement entre les parcs. Les moments fort de sa journée consistent notamment à essayer de piquer les grains des groins lors du passage des repas – et Colette a une force impressionnante, pas facile de lutter avec elle – et à distraire les visiteurs qui seraient mieux inspirés de jouer avec elle plutôt qu’aller ramasser des cacas à longueur de journée. Décidément, les chèvres me font particulièrement craquer ! Edgar et Philomène deux bassets hound récupérés veillent sur la cour. La très peureuse Philomène aime qu’on s’occupe d’elle, mais elle est bien trop timide pour en demander. Il faut ruser un peu pour l’attirer, se faire tout petit, tout doux pour qu’elle ose enfin s’approcher et recevoir un peu de tendresse. Il y a aussi deux chats, Clochette qui préfère rester dehors vu qu’elle y a des cachettes que Caroline repère pour veiller à ce que ce soit confortable et Chamalo qui trouve ça plus marrant de monter sur la table de la cuisine pendant les repas, même si ça ne plaît pas à Caroline (il faut bien qu’elle ait quelques défauts !). Et Caliméro l’âne câlin inséparable d’Arthur le poney et de Belle la jument.


Edgar et Philomène

Paisibles vaches

Dans deux champs éloignés de quelques centaines de mètres, Lili et Eole, une vache et son veau adolescent aux splendides yeux amandes. Encore timides parce qu’ils ne sont pas là depuis très longtemps et qu’on les laisse vivre leur vie sans leur demander de venir manifester quoi que ce soit de particulier. Ils sont là, en sécurité, rouges comme des soleils et tout est parfait ainsi.


Lili et Eole

Oudini et ses amis

Et plus loin, les chevaux. Eclair, Drioso, Babouche et Gaylord sont en pension « retraite », ce qui fournit un petit appoint à GroinGroin, et d’autres, comme le célèbre Oudini, sont résidents permanents.

Oudini, en hommage au fameux magicien qui disparaissait… en fait il s’est réincarné en Percheron pour qui les clôtures n’existent pas. Ni les gros rondins de bois, ni les fils électriques ne parviennent à le contenir. Du coup, personne ne veut de lui, il défonce tout. Mais sans le vouloir, il ne fait vraiment pas ça exprès. C’est juste qu’il y a des trucs supers chouettes à voir là, un peu plus loin… Nous arrivons avec Caroline pour nettoyer les abris et, mauvaise surprise, encore une clôture de brisée. Oudini est là, l’air de rien, super content de voir du monde parce qu’il aime faire des câlins. Plus c’est gros, plus ça a le cœur tendre ! Caroline fonce à la ferme chercher de quoi réparer. Nous commençons le nettoyage avec une autre bénévole en gardant un œil sur le passe-muraille. Je le vois qui flâne de l’autre côté du champs, l’appelle. Oudini tourne la tête, fait demi-tour et revient aussitôt au trot. Il est vraiment mignon. Ça me fait drôle parce qu’il est immense et que les chevaux m’impressionnent et me font un peu peur mais, je ne sais pas pourquoi, je trouve celui-là super mimi et je lui fais un câlin pour le remercier d’être revenu sans faire d’histoires.


Oudini

Il faudra plus d’une heure pour réparer les dégâts. Clôture électrique rebranchée à fond, Oudini s’en fiche, il ne sent rien et tend sa grosse bouille pour avoir des caresses. Cela bouleverse le plan de la journée, on finira les soins à la lampe frontale…

Les journées ne sont jamais monotones

On peut compter sur les animaux pour rendre la vie plus jolie même quand il s’agit de passer des heures à nettoyer les enclos. Parce qu’on est dehors et que le refuge est très bien pensé et tenu, il n’y a ni dégoût ni lassitude. Et puis, pour leur bien-être et une harmonieuse cohabitation humains-non-humains, la propreté de cet espace communautaire est indispensable. Il y a la fête de l’heure des repas où chacun vous raconte bruyamment qu’il a vraiment super super trop faim, et on en apprend long sur la psychologie cochonne parce qu’il faut ruser pour que chacun reçoive ce dont il a besoin. Et une trentaine de cochons, ça en fait des repas spéciaux ! Et surtout, il y a constamment ces petits instants magiques d’échanges, d’observation mutuelle, le petit coup de tête amical d’un être dont on aura vaincu calmement la timidité, un gratouillis sur le front, un bisou sur le museau.

GroinGroin est un refuge exemplaire, familial, charmant. Il a toujours besoin de bénévoles et de soutiens financiers. Et les dons sont déductibles des impôts à 66%... En ce moment, l’association propose un contrat de 6 mois en service civique. C’est un travail prenant mais passionnant, qui demande un engagement sérieux.

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Le bon et le beau : tout un plat !

  • Article du Lundi 27 janvier 2014

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Elles sont pétillantes, surprenantes, évocatrices de couleurs et d’arômes, de beauté et de saveurs. Elles sont pourtant simples, d'une simplicité déconcertante. Souvent, en les découvrant, tu as envie de dire : "ah oui, j'aurais pu y penser, moi aussi..." Mais elles sont là pour te livrer - justement ! - l'idée qui te manque, la petite touche d'odeur, le minuscule détail charmant qui rend le bon pas seulement bon, mais aussi... beau ! Elles tirent leur charme l'une grâce à l'autre. 


Ce sont Melle Pigut et sa cuisine bio et végétale. Végétarienne dès l'âge de 13 ans, actuellement vegan, Melle Pigut est une extraordinaire ambassadrice du goût contemporain (perçu parfois comme révolutionnaire), dit "alternatif" : les exploits culinaires et esthétiques de cette Cheffe se dispensent de tout produit d'origine animale et relèvent la noblesse de la nourriture saine et éthique de par son engagement pour un monde sans violence.

Proche de l'Association Végétarienne de France, de l'Association Manger Santé Bio du Québec et de L214 Ethique et Animaux, qu'elle soutient activement, Melle Pigut est devenue rapidement une référence incontournable dans le domaine de la cuisine végétalienne. On peut la rencontrer lors des ateliers de cuisine qu'elle anime à Paris ou à Rennes et sur ses deux blogs infatigablement alimentés. Le premier, pigut.com  - petites idées pour grandes utopies - se veut "une source de propagande pour le bonheur et l’épanouissement personnel à travers la compréhension et le respect de soi et du monde qui nous entoure". Le deuxième, cuisine.pigut.com, propose des cours de cuisine bio & végétale, divers services culinaires à domicile et du coaching alimentaire en ligne.


Le 27 janvier, son ebook "Mes Bons Petits Plats d'Hiver - 18 recettes vegan", le premier ouvrage de la collection "La Cuisine Bio Végétale de Melle Pigut", est disponible gratuitement sur Amazon. Il comporte des recettes végétaliennes dont deux tiers sans gluten. Toutes les propositions qu'on y trouve misent sur l'alliance ingénieuse d'ingrédients, sur la simplicité et l'accessibilité raffinées. Rien de mieux pour contrer le reproche sur le soi-disant caractère fade du véganisme !  


Besoin d'un coup de fouet dans la grisaille d'hiver ? Pensez à un smoothie de kiwi, poire et mâche ! Envie d'une boisson chaude ? Voici la pomme caressée par la cannelle et piquée par la muscade et la girofle ! Grande faim ? Osez le rôti de seitan marié au chou de Bruxelles en sauce, ou bien les lasagnes aux lentilles et en sauce aux champignons ! Que vous soyez salé ou sucré, vous trouverez de quoi vous régaler. Parce qu'une fois plongé dans son petit livre de cuisine, Melle Pigut saura vous entraîner généreusement dans l'univers de son esprit curieux, enthousiaste et joyeux, qui ouvre l'appétit et force l'admiration.

Laissez-vous séduire par ses petites idées qui, cuillère par cuillère, goutte par goutte, feront avancer les grandes utopies !


Victoria Luta

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