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Dans son dernier livre, toujours consacré à la question animale, Florence Burgat sort de son domaine de prédilection – la philosophie -, et de sa culture pour nous entraîner en Inde. Avec cet ouvrage, Ahiṃsā. Violence et non-violence envers les animaux en Inde, nous l’accompagnons durant une vingtaine de jours dans ce pays qu’elle a - courageusement ou inconsciemment - pris le parti de découvrir sans méthode ni savoir, sans idée préconçue sinon les plus communes (les « vaches sacrées », le pays du végétarisme… ).

En raison notamment de textes classiques indiens profondément empreints de compassion pour tous les êtres sensibles, du charisme du Mahatma qui prônait sans relâche l’ahiṃsā (non-violence qui inclut une dimension de bienveillance) et du végétarisme valorisé par plusieurs religions indiennes (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme), l’Inde apparaît encore comme un modèle en ce qui concerne les animaux. Mais cette image de l’Inde, en tant que fondatrice de la non-violence, de la protection et des soins envers les animaux, est-elle réellement et encore pertinente ?

La première partie de l’ouvrage, intitulée Journal indien, nous permet de suivre Florence Burgat jour après jour, pas à pas dans un pays où tout lui est étranger, où les repères les plus communs disparaissent tandis que la fatigue exacerbe chaque difficulté – et ce ne sont pas elles qui manquent. Rédigé à partir des notes prises lors de son premier voyage de recherche en Inde, en février 1998, ce Journal indien restitue fidèlement de ce qu’elle voit d’« un regard non informé, par conséquent dépourvu de la distance que procure un savoir, aussi lacunaire soit-il. » Car tandis que Florence Burgat s’applique à collecter des données concernant les mouvements de défense des animaux, elle fait l’expérience de l’Inde immense, indiscernable et complexe. Insupportable de bruits, de crasse, de pollutions, d’odeurs, de chaleur. Sublime, aussi. En rapportant fidèlement et simplement dans son journal ce qu’elle voit chaque jour, sans tenter d’arrondir des angles souvent difficiles voire douloureux, l’auteure se raconte aussi, et la profonde empreinte de notre culture occidentale transparaît à travers une Mother India qui n’en finit pas de nous dérouter et de nous stupéfier.

Au fil des 110 pages de son Journal indien, l’auteure ne se, et ne nous, ménage pas. Visitant sans relâche associations et refuges pour animaux, enchaînant les rendez-vous, elle raconte le choc que constitue pour elle la rencontre avec l’Inde, pays de tous les paradoxes, et ne cache pas la fascination extrême qu’exercent sur elles ces personnes rayonnantes entièrement dévouées aux chiens faméliques, rongés par la gale et autres parasites – ces chiens de rue, traqués, inutilement électrocutés par dizaine de milliers depuis des décennies, mais pour lesquels des campagnes de stérilisations et de vaccination se mettent enfin peu à peu en place. Elle apprend que les animaux ne sont pas épargnés par la vivisection, que nombre de chiens, bovins et oiseaux sont blessés ou tués par le trafic croissant, que les vaches sont transportées dans des conditions épouvantables à travers tout le pays avant d’être égorgées à vif dans de sordides abattoirs (légaux ou non ; en 1997, le gouvernement découvre 36 000 abattoirs illégaux). Gandhi, déjà, dénonçait l’hypocrisie des hindous qui vendaient les « vaches sacrées » aux bouchers musulmans. Aucune réforme concernant l’abattage des animaux n’est entreprise par le gouvernement, notamment par crainte de froisser l’une ou l’autre des nombreuses communautés religieuses qui composent l’Inde.


Vache se nourrissant de carton (Inde)

Elle nous parle de ces hommes qui, tous les matins depuis douze ans, entravent l’entrée des animaux aux abattoirs de Mumbai. Invariablement arrêtés et conduits au commissariat, ils sont retenus le temps que les animaux soient tués. Elle visite, entre autres, la Société pour la prévention de la cruauté contre les animaux (SCPA) à Mumbai et, à Delhi, le Jaïn Birds Hospital, un sanctuaire pour chevaux et ânes géré par des Turcs musulmans, et le Sanjay Gandhi Memorial Animal Care Center, qui se révèle être un insupportable mouroir où, faute de moyens et de savoir-faire, chiens, bovins et singes meurent lentement de faim et de maladies…. Elle se rend dans des goshalas et des pinjrapoles, institutions d’accueil pour animaux improductifs, âgés, informes ou abandonnés, dont les premières formes remontent à trois mille ans. S’ils abritent souvent majoritairement des bovins, on y rencontre aussi des lapins, des poules, des oies, des daims… Les animaux y sont amenés par leur ancien propriétaire, d’autres trouvés errants, ou achetés sur les marchés. Certains centres retirent un certain profit de la vente du lait, mais les vaches ne sont traites que lorsque que leur veau a terminé sa tétée. Les vaches y font parfois l’objet d’une telle douceur que l’auteure note que « Le fait de les traiter avec tant de respect laisse se développer en elles une majesté et une grâce tranquille, qu’écrase d’emblée la violence de la plupart des activités habituelles, où les animaux, simples moyens malmenés, sont réduits à la peur des gestes brutaux et assassins. »

Constituée de données sur la condition animale en Inde, la postface éclaire les faits rapportés dans le Journal. Florence Burgat y propose des éléments concernant la législation indienne, analyse le mythe des « vaches sacrées », relève l’existence des sacrifices animaux dans l’hindouisme et de mouvements végétariens dans la communauté musulmane, et fournit des éléments historiques et anthropologiques. Enfin, le livre s’achève sur des textes de Gandhi inédits en français et une présentation du Bureau de la protection animale en Inde (AWBI) de Madras.


Pigeon recueilli au Delhi bird's hospital

La lecture de Ahiṃsā. Violence et non-violence envers les animaux en Inde déroute autant que cette Inde, perpétuellement tiraillée entre les diverses influences qui l’ont construite. S’il s’avère que par bien des aspects le sort des animaux y est aussi dur qu’ailleurs, que l’Inde est même le deuxième pays au monde exportateur de cuir, c’est un pays dans lequel le végétarisme est encore fortement valorisé (malgré une consommation de viande en augmentation) et où la bienveillance envers les animaux peut se développer d’une façon admirable.

Mais l’Inde n’a, heureusement, pas l’exclusivité de la compassion. J’en veux pour preuve la mobilisation tout récente en Allemagne des riverains d’une exploitation laitière qui, décidés à ne pas laisser le troupeau partir pour l’abattoir, ont racheté toutes les vaches et ont créé l’association Kuhrettung Rhein-Berg afin de financer leur nourriture et leurs soins. Gageons que ce goshala occidental est le premier d’une longue série !


Dans un goshala

Florence Burgat, Ahiṃsā. Violence et non-violence envers les animaux en Inde, éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 2014, 12€.


J’avance les yeux vers le sol

  • Article du Jeudi 17 avril 2014

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J’avance les yeux vers le sol
Ont-ils si peu d’humanité ?
Pourquoi toute cette brutalité ?
Je tremble dans ce sous-sol

Le soleil inonde mon paradis
Le parfum de ma mère
L’odeur de la terre
La chaleur de la vie

La séparation sans raison
Ont-ils si peu de compassion ?
Pourquoi toute cette humiliation ?
Enfermé dans ce camion nauséabond

Nos courses de folie
La joie des enfants
La douce caresse du vent
Le bonheur d’être en vie

Le froid m’a engourdi
Ont-ils si peu de sagesse
Pour nous infliger tant de détresse ?
Le doute m’a envahi

Je revois leur émotion
Moi qui croyais à leur affection
Était-ce une illusion ?
L’effusion d’amour le fruit de mon imagination ?

L’enfer au bout du couloir
Pour moi qui leur faisais confiance
Cette abomination n’a pas de sens
Je cède au désespoir

J’aperçois le bourreau
Prêt à donner la mort
Quel triste sort
Que celui d’un agneau

Chris

texte alternatif



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Par Cheri Ezell-Vandersluis, co-fondatrice du Maple Farm Sanctuary

 

Laissez-moi tout d’abord vous dire que j’ai toujours aimé les animaux, mais que j’ai grandi dans une société qui les traite comme des possessions, des biens – le monde du steak-frites. J’ignorais totalement que la chair que je consommais provenait de vaches aux grands yeux et d’innocents poulets plein de plumes. Et quand je me suis rendu compte que je voulais travailler avec les animaux, cela m’a pris du temps et plusieurs leçons de vie avant de trouver un travail qui leur soit réellement favorable.

 

Ma première prise de conscience arriva alors que j’étais employée par un fabricant pharmaceutique, à la fois comme technicienne en histologie (études des tissus biologiques, ndlr) et comme – tenez-vous bien – technicienne de salle d’autopsie. On m’assura que cette recherche était bénéfique pour l’humanité, et le meurtre des animaux était appelé « sacrifice ». Dans le registre dans lequel nous inscrivions les résultats des autopsies, on ne tuait personne, on « sacrifiait des numéros ».

 

Je me souviens, peu après avoir commencé ce job, aller à l’endroit où on encageait les chiens – de mignons petits beagles –, où on leur administrait systématiquement des composés tels que des accélérateurs de croissance, des antibiotiques, de la dopamine, et une multitude d’autres substances encore. Je leur parlais, les caressais à travers les barreaux des cages, tout en regardant dans leurs yeux pleins de confiance. Je ne le fis que quelques jours avant d’être prise et réprimandée pour ce comportement. On m’expliqua que les animaux de tests ne devaient avoir aucun contact humain autre que ceux destinés à les nourrir, les nettoyer, les examiner et leur administrer divers composés car tout témoignage d’affection provoquerait chez l’animal une volonté de vivre et affecterait négativement leur réaction aux substances testées. J’essayai de vivre avec cette justification pendant à peu près quatre ans avant de démissionner. Ma vie de découverte avait commencé.

 

Mon emploi suivant fut dans un aquarium. Et alors que nous étions beaucoup à adorer les animaux et à prendre soin d’eux, nous travaillions pour des gens qui les exploitaient pour s’en mettre plein les poches. Mon poste consistait à nourrir et à surveiller l’état de santé des milliers de poissons et des quelques mammifères marins, à m’assurer de la qualité de l’eau, à aider le personnel à s’occuper des mammifères et à les assister dans les autopsies.

Quand l’aquarium reçut quatre dauphins, je me sentis privilégiée de pouvoir nager avec eux durant leur ajustement à la captivité. Mais un mauvais jugement de la part du management ruina cette vision. Un bassin annexe, séparé du bassin principal, était divisé en quatre sections. Ces sections étaient utilisées pour maintenir les dauphins séparés, une forme de punition pour ne pas avoir réalisé correctement un numéro devant les clients spectateurs. Tandis que chaque section était entourée d’une tuyauterie en métal, elles étaient séparées l’une de l’autre par du filet en nylon. Les dresseurs essayèrent d’avertir le management qu’un accident finirait par se produire, mais ils ne furent pas écoutés.

 

Un matin très tôt, j’entendis les cris aigus des dauphins. On ne parle peut-être pas le même langage, mais l’angoisse, la tristesse et la frustration sont facilement traduisibles. Un des dauphins mâles s’était pris le nez dans le filet et, en essayant de se libérer, il l’avait emmêlé davantage et était resté coincé sous la surface de l’eau. Dans la nature, si un dauphin est malade ou blessé, les autres lui viennent en aide et le poussent à la surface pour qu’il puisse respirer. Dans cette situation de captivité, les autres dauphins avaient seulement pu regarder leur compagnon se noyer lentement.

Un de mes collègues et moi plongeâmes avec un couteau en espérant couper les mailles du filet, mais elles s’étaient tellement resserrées autour du nez du dauphin que l’on ne put l’en défaire. Nous ne pûmes que découper le filet tout autour et ramener à la surface son corps sans vie. Peu après, le dauphin fut remplacé par un autre capturé en mer, le filet fut remplacé par un grillage métallique, et le spectacle continua.

Je quittai l’aquarium par la suite et passai un peu de temps chez un graphiste avant de décider que j’allais devenir éleveuse de chèvres. Je rencontrai d’ailleurs mon mari, Jim, en récupérant des chèvres pour mon élevage. Il vendait ses vaches laitières et se préparait à élever des génisses de remplacement. Nous devînmes inséparables.

 

Un jour, j’entrai dans la grange pendant qu’il était à la traite et remarquai une génisse manifestement malade. Quand je lui demandai ce qui lui arriverait, il me répondit que malgré la maladie, la génisse serait vendue à un marchand de bétail puis revendue pour sa viande. À l’époque, j’avais un peu d’argent de côté et je le suppliai de me laisser m’occuper de la génisse malade. Il accepta à contrecœur. J’emmenai la génisse à la clinique vétérinaire de Tufts, où le vétérinaire commença à la transfuser et à lui donner des antibiotiques. Il me dit que si je l’avais laissée sans soins un jour de plus, elle serait morte. Quand elle fut remise, je la ramenai à la ferme où elle devint finalement une vache laitière.

 

Avec le temps, nos consciences ne nous permettraient plus de continuer à traire nos vaches dans le but de produire des produits laitiers. À la place, nous augmentâmes le nombre de nos chèvres et commençâmes à vendre leur lait. Cette activité présentait néanmoins un sous-produit gênant, et notre problème était « que faire de tous ces chevreaux ? »

 

Dans certaines communautés ethniques, c’est la tradition de manger de la viande de chevreau pendant les vacances de Pâques. Les personnes d’origines grecque et portugaise, qui avaient entendu parler de nous, nous accablaient pendant cette période. Nous pesions les chevreaux de 11 à 15 kg et les clients payaient. Les animaux étaient alors ligotés, attrapés comme des valises et littéralement jetés à l’arrière d’un camion ou d’un pick-up. Ces bébés me regardaient dans les yeux avec terreur et incompréhension. Jim et moi connaissions leur destin. Ayant été dans l’industrie laitière pendant toute sa vie, Jim avait essayé de m’endurcir. Nous ne pouvions pas garder tous les chevreaux, et peu de gens veulent d’une chèvre comme animal de compagnie.
 

Souvent Jim et moi sommes restés à la porte en écoutant nos bébés chevreaux crier pendant qu’on les emmenait. C’est à l’un de ces instants que lui et moi nous sommes regardés avec les larmes aux yeux et avons commencé notre chemin vers une vie sans meurtre. Ce fut une période effrayante pour nous car le lait de chèvre et les chevreaux faisaient partie de nos revenus pour soutenir l’activité de la ferme.
 

Nous partîmes en quête d’une personne pour nous aider à changer de voie et nous aider avec les animaux. Nous contactâmes PETA et je parlai à une personne merveilleuse qui me rassura, entre mes sanglots, que nous faisions le bon choix. Pour alléger la charge financière, on nous donna une liste de sanctuaires pour animaux de ferme à appeler qui pourraient éventuellement accueillir quelques chèvres. Après plusieurs appels à des refuges sans place disponible, nous trouvâmes OohMahNee. Les fondateurs Cayce Mell et Jason Tracy nous assurèrent que nous faisions effectivement le bon choix. Ca me faisait mal au cœur. J’aimais mes chèvres et devoir les abandonner fut difficile bien que je sache qu’elles seraient en lieu sûr. Après une longue réflexion, nous envoyâmes la moitié de notre troupeau aux sanctuaires OohMahNee et PIGs. Mes sentiments furent partagés ce jour-là, mais Cayce et Jason étaient mes anges gardiens et nous réconfortèrent pendant cette période de détresse.
 

Aujourd’hui, Jim et moi avons adopté un mode de vie végane et possédons notre propre petit sanctuaire dans le Massachusetts, Maple Farm Sanctuary. Un endroit sûr et plein d’amour pour les animaux de ferme, où ils vivent le restant de leurs jours en paix, libres de vagabonder dans la prairie.


traduit par Thibaut Emler

crédits photos :

- chien beagle  BUAV

- dauphin  lolilujah/creative commons

- vache : James / creative commons

- chevreau : James Nord / creative commons

- refuge : Maple Farm Sanctuary